Anonym'us

Anonym’us #6 – Serre moi fort.

5 décembre 2015

Une sixième nouvelle qui élève le niveau du concours.
Une belle plume, un beau style et une histoire qui fera passer l’envie éventuelle de certains messieurs d’être trop entreprenants avec les femmes…

Pour relire les autres, c’est ici !

« Ça commence dès le matin dans le métro avec ce Rom qui massacre des airs d’Édith Piaf sur son accordéon rafistolé, tandis qu’assise en face de moi, une jeune femme, smartphone plaqué à l’oreille, me fait partager toute l’insignifiance de sa conversation. Je ne bronche pas, depuis le temps, je suis rôdé, mais ma détestation n’en reste pas moins totale.
Plus tard, accoudé aux autres, je traverse les différents couloirs puis emprunte l’escalator qui me recrache sur le parvis de la défense. Je me dirige ensuite vers la tour Majunga et m’engouffre dans l’ascenseur. Trente-sept étages plus haut, je pénètre dans l’immense open-space et m’installe devant mon bureau miniature. J’ai une tonne de dossiers à traiter, mais ce n’est pas un problème, les tâches que je dois accomplir sont simples, mécaniques, répétitives, elles ne nécessitent aucune compétence particulière, n’importe qui pourrait s’y coller après une demie-journée de formation.
Je rentre mon mot de passe sur l’ordinateur et accède au logiciel de traitement interne de l’entreprise, je coche des cases, vérifie que certains champs sont bien renseignés, valide mes choix, et lance l’impression des documents tout en songeant à autre chose.Et cette autre chose fait soudain son apparition, perchée sur des stilletos rouges, Alicia parcourt la salle d’une démarche parfaitement maîtrisée, sourire aux lèvres, satisfaite d’elle-même, sûre de sa beauté et de l’effet qu’elle produit sur ses collègues hommes et femmes confondus. Je la regarde se diriger vers moi, ma gorge se serre, mon ventre brûle, j’ai dix ans. Arrivée devant mon bureau, Alicia me gratifie d’un petit hochement de tête, histoire de me signifier que j’existe bel et bien, puis elle récupère la pile de dossiers traités et repart en sens inverse.
Je passe le reste de la matinée à renifler les restes de son parfum et à imaginer ma main parcourir les dunes brûlantes de ses hanches, car je dois bien l’avouer, je suis raide dingue de cette fille, et qui ne le serait pas ? Avec sa longue chevelure auburn, son visage délicat, ses grands yeux bleus charrette, et son corps moulé façon Barbie. Mais je ne me fais aucune illusion,  mon physique est très ordinaire, je ne dégage aucun charisme, et jusqu’à preuve du contraire, je laisse les femmes indifférentes.

Midi, je descends déjeuner au réfectoire. Mes voisins de table se remémorent leur week-end, un repas arrosé entre amis, un match à la télé, une étagère à monter ou une promenade mortelle en famille. Plus loin, Alicia discute avec Stan, l’un des cadres de la boîte, ce type a toujours quelque chose à raconter, même si ses anecdotes sont le plus souvent sans aucun intérêt, mais  il sait y mettre le ton et finit immanquablement par capter l’attention de son auditoire. Alicia s’esclaffe à la moindre de ses astuces et ne cesse de se tortiller sur sa chaise. Tout à coup, il m’apparaît évident que ces deux-là couchent ensemble, leur façon de minauder révèle bien plus qu’un simple jeu de séduction. Je suis dévasté.
Assis sur les marches de la grande arche, je tente d’évacuer mon stress en tirant sur ma clope. Le soleil rebondit contre les fenêtres des grandes tours qui m’encerclent. Il semblerait qu’une autre vie soit possible au-delà de ces monstres de verre et d’acier, mais rares sont ceux qui osent s’y aventurer. J’observe les jeunes loups cheminer vers leur bureau, ils se ressemblent tous, avec leur costard cintré, leur coupe millimétrée et leur barbe de trois jours. Je ne vaux pas mieux, esclaves autonomes que nous sommes, le système s’est imposé, la crainte du changement et la peur du chômage se sont chargées de nous modeler à la convenance du marché.

Je remonte m’atteler à la tâche. J’occupe mon après-midi à mettre en route des procédures, exécuter diverses routines, et faire que ce monde reste organisé, que cette roue d’infortune puisse tourner encore et encore, jusqu’à finir par me rendre définitivement cinglé.
Dans le métro du retour, je combats ma somnolence en reluquant les jambes d’une jeune lectrice plongée dans un ouvrage de littérature molle. J’arrive chez moi, je pèse trois tonnes.
Deux tranches de jambon et une bouteille de vin rouge font mon repas. Après la météo, j’éteins la télé et m’installe devant mon écran d’ordinateur. Pendant deux bonnes heures, je parcours différents sites qui traitent de l’actualité, et poste des commentaires acerbes sous le pseudo : « matamor31. » Puis, pour me détendre un peu, je visionne des vidéos sur YouTube, alternant entre scènes de sexe hardcore et pantomimes de chats. Pour finir, je me rends dans la salle de bain et me brosse méticuleusement les dents, je reste ensuite un long moment à dévisager cet autre moi qui me fait face dans la glace, j’aimerais tant qu’il désembrouille tout ce bordel qui règne dans ma tête.

Dimanche. Mon cas ne s’arrange pas, j’ai passé le week-end à dormir. Je dois rendre visite à ma mère, elle loge dans un minuscule pavillon au bout d’une ligne de RER. Je l’aide à terminer sa vie en lui faisant la conversation et en la soulageant de divers travaux de bricolage, mais aujourd’hui je n’ai pas le courage de jouer au fils prodigue, je dois tirer certaines choses au clair.
L’église se situe au bout d’une petite rue en sens unique, coincée entre deux immeubles de briques rouges. Je pénètre dans la nef déserte et me dirige lentement vers l’autel. Je me trouve maintenant face à la sculpture en polyrésine de Jésus cloué sur sa croix, je tente de mettre tous mes sens en éveil, d’établir un contact, de faire corps avec le christ, si je puis dire. Je le fixe ainsi pendant de longues minutes, mais rien ne se produit, aucun frisson, pas de révélation, la rencontre n’a pas eu lieu. Puis, comme si je venais d’être subitement soumis à la volonté d’un autre je me mets à pousser un long hurlement monosyllabique. Le son, telle une déferlante incontrôlable, se propage dans tout l’édifice, puis il résonne encore quelques secondes avant de retomber, mort-né.
Vidé, je me dirige vers la sortie. C’est alors que je remarque un petit vieux debout près du porche, il est appuyé sur sa canne, presque avachi, de profondes rides burinent son visage, il semble prêt à voler en éclat.
« Te fatigue pas, me dit-il, il entend rien… »

Le vendredi suivant, l’un des responsables importants de la boîte prend sa retraite, une fiesta est organisée pour l’occasion dans la salle de réunion, après le travail. Comme d’habitude, les inférieurs hiérarchiques font office de petites mains pour déplacer les tables, poser les nappes et garnir le buffet avec des tartes ou des gâteaux préparés par les secrétaires les plus zélées. Alicia se tient dans un coin et pianote sur son smartphone tandis que Stan gesticule au milieu d’un groupe de cadres dirigeants. Il faut ensuite se taper le discours du futur retraité, aussi interminable qu’un générique d’une production Pixar. Il ponctue son monologue en versant quelques larmes. Les applaudissements sont timides, aucun d’entre nous n’a oublié son comportement de garde-chiourme à l’égard de ses subalternes durant toute sa carrière. Enfin, nous pouvons nous ruer sur le champagne et les alcools forts.

Je reste à l’écart, je n’ai personne à qui parler, même ivres, mes collègues me jugent infréquentable. Il faut dire que je ne suis pas d’une compagnie des plus distrayantes, mes conversations sont toujours très calibrées, j’émets rarement une opinion personnelle, je me contente juste de répéter des choses que j’ai lues sur internet ou entendues à la télé, ça plombe vite la discussion. L’ambiance monte au fur et à mesure que les bouteilles se vident. Les cadres ont dénoué leur cravate, ils se frottent aux secrétaires et se permettent des allusions graveleuses, oubliant le mépris qu’ils leur portent habituellement. Quant à moi, je bois et j’observe, tout en éprouvant une réelle satisfaction à voir l’humanité se déliter sous mes yeux.
Soudain, Alicia déboule sur moi, son regard est trouble, elle a dû picoler sec.
« Tu me raccompagnes ? » lance-t-elle.

Dans le taxi qui nous ramène, Alicia ne cesse de communiquer par SMS avec je ne sais qui. Peu importe, je n’ai jamais été aussi proche d’elle, nos épaules se touchent, c’est mon premier contact charnel avec elle, les lumières de la ville éclairent ses jambes par intermittence, je pourrais mourir ici.

Nous arrivons devant son immeuble, c’est déjà l’heure de la séparation, je cherche quelque chose à dire, quelque chose qui pourrait retenir son attention, faire que cette femme me manifeste enfin un peu d’empathie, mais à ma grande surprise c’est elle qui prend les devants.
« Tu montes prendre un verre ? »
Dans l’appartement. Je quitte ma veste et m’aperçois que je suis en nage. Alicia me désigne le canapé d’un coup de menton. Je m’installe pendant qu’elle part nous chercher à boire.
Elle revient avec une bouteille de gin à la main.
— Je te préviens, j’ai que ça.
Elle s’assied à côté de moi, je fais le service.
— C’est sympa chez toi, dis-je.
Je m’en veux immédiatement de ne pas avoir trouvé mieux que cette réflexion stéréotypée. Surtout que j’ai menti, sa décoration se borne à quelques affiches de comédies romantiques punaisées directement sur le mur, ainsi que divers objets, provenant de pays qu’elle n’a jamais visités, disposés de façon aléatoire sur les tablettes d’une étagère en bambou.
— Tu trouves ? tout le monde me dit que j’ai du goût, j’aurai pu faire architecte d’intérieur si je n’avais pas merdé dans les études.
— C’est sûr.
On vide nos verres.
— Les mecs sont des salauds, lâche-t-elle brutalement en se resservant.
Je me demande si elle me comptabilise dans le lot.
— Pas tous, regarde le Dalaï-lama, dis-je pour faire mon intéressant.
— Ouais, à la limite, mais lui c’est pas vraiment un mec.
Je hoche la tête, la conversation prend un tour qui ne me plaît pas, elle est en train de nous torpiller la soirée avec ses postures féministes.
— Tu as déjà aimé quelqu’un ? demande-t-elle.
Je fixe sa bouche, je remarque un minuscule grain de beauté à la commissure de ses lèvres.
— Tu veux la vérité ?
— Vas-y ! s’excite-t-elle.
— Eh bien oui, j’aime une personne…
— Non !? et c’est qui, je la connais ?
Je marque une pause, avale une lampée de son gin infect.
— C’est toi que j’aime, dis-je tout en posant ma main sur son genou.
Alicia me regarde, visiblement perplexe, le temps reste suspendu jusqu’au moment où, elle se marre comme une collégienne. Je dois avouer que je n’aime pas son rire, je ne l’ai jamais aimé d’ailleurs, je le trouve gras et vulgaire, il est en totale contradiction avec sa jolie frimousse.
— T’es con dit-elle tout en se levant, faut que j’aille pisser.
Ce genre d’expression aussi me déplaît, de si vilains mots dans une si jolie bouche. Mais peu importe, un couple c’est une addition de compromis ai-je lu quelque part.
Elle revient s’asseoir, s’allume une cigarette. Mais, alors que je m’ordonne mentalement de l’embrasser, elle se met à pleurer. Je suis largué.
— C’est à cause de ce connard de Stan… dit-elle entre deux sanglots.
Stan ! que vient faire ce crétin au beau milieu de notre histoire ? Ce mec commence sérieusement à me gonfler.
— Il m’a plaqué tout à l’heure, et devine avec qui il s’est tiré ? Sophie de la compta.
Je ne peux pas lui avouer, mais c’est une excellente nouvelle, la voilà libre, malheureuse, et un peu saoule.
Je saisis sa main, la caresse, mais Alicia la retire et attrape son smartphone.
« Je vais lui pourrir sa messagerie. »
Je patiente le temps qu’elle termine sa rédaction punitive, puis, plus déterminé que jamais, je place mon bras autour de ses épaules et l’attire vers moi. Elle se dégage à nouveau.
« Qu’est-ce qui te prend ? t’as trop bu ou quoi ? »

Son regard est dur et distant, un monde nous sépare. Je comprends d’un coup que cet amour que je pensais à portée de main n’était en fait qu’une illusion, un rêve fabriqué de toutes pièces par mon cerveau détraqué. Mais fiction ou pas, il n’est pas question que je fasse machine arrière, c’est le soir de ma vie, je dois aller au bout de mon histoire.
Je ne tiens donc pas compte de sa remarque et plaque par surprise ma bouche contre la sienne, tandis que d’une main ferme je maintiens sa nuque pour ne pas qu’elle m’esquive une fois de plus. Je tente ensuite d’introduire ma langue, mais ses lèvres restent désespérément closes, elle m’agrippe les cheveux en signe de représailles et m’en arrache une petite poignée. J’ai mal, forcément, mais il m’en faut plus pour lâcher ma proie, je me sers alors de la supériorité de ma masse musculaire et la renverse sur le canapé, je m’allonge sur elle de tout mon poids, elle sent bon, je ne connais pas ce parfum, je n’en connais aucun à vrai dire. Je l’embrasse dans le cou, mais elle se met à hurler et à m’insulter.

Son langage me déçoit, il n’est pas à la hauteur de l’événement, mais, qu’importe, je sens mon sexe qui se gonfle sous mon pantalon, de légers picotements me parcourent le dos, inondent ma tête. Je me frotte contre elle tout en tentant de me créer un passage entre ses jambes. Je sens que nous allons bientôt fusionner, je suis bouleversé, ma vie vient de prendre tout son sens. D’une main, je tente de déboucler la ceinture de mon pantalon, ce n’est pas facile, Alicia est très combative. Je me demande si je ne devrais pas la cogner un peu pour qu’elle se montre plus docile, quand je ressens soudain une violente douleur au niveau du crâne, j’y porte ma main et comprend qu’un corps étranger s’y est logé. Je le saisis et le retire d’un coup sec, c’est un gros bout de verre sanguinolent qui pue le gin. Je suis un peu étourdi, surtout que je ne supporte pas la vue du sang. Alicia en profite pour se dégager et m’envoie un méchant coup de pied en pleine face, le talon de sa chaussure me laboure la joue droite. Je hurle tout en me demandant quelle tête je vais avoir le lendemain. Profitant de mon moment d’égarement, elle se précipite derrière le comptoir de sa cuisine américaine et en extrait un grand couteau de chef qu’elle pointe dans ma direction. Je me rapproche d’elle tout en maintenant une distance raisonnable, je dois évaluer la situation avant d’agir. Elle m’a suffisamment amoché comme ça. Je l’observe, elle n’a pas l’air au mieux. Mais la peur que son regard exprimait une minute auparavant à fait place à cette chose que l’on a coutume de nommer : « l’instinct de survie. » J’en déduis donc qu’elle ne se laissera pas prendre sans lutter.

J’attends une ouverture, mais Alicia, bien campée sur ses jambes, décrit de grands mouvements circulaires avec son couteau, comme si elle cherchait à découper un adversaire invisible. Je tente un premier assaut, mais je ne suis pas dans le bon timing et sa lame en céramique me taillade l’avant bras, je pousse encore un juron et recule. Mais le temps de la réflexion est passé, je dois aller au-delà de la douleur, ce qui nous attend nous dépasse. Je me jette sur elle une nouvelle fois, sans réfléchir. Et ça fonctionne, son coup de couteau ne fait qu’effleurer le pan de ma chemise, je suis passé. Je l’attrape par les cheveux et l’attire vers moi, mon sang bouillonne, je lui mords l’oreille et lui arrache un petit bout de lobe histoire de bien lui faire comprendre qui dirige les opérations. Elle hurle, mais j’imagine qu’elle n’est pas loin de capituler.

J’ai cependant négligé un détail essentiel, Alicia tient toujours son couteau à la main, et d’un coup, je sens sa lame s’enfoncer sans résistance dans mon épaule. Sous l’intensité de la douleur, je suis obligé de lâcher prise. Puis ma vision s’altère, et mes jambes se mettent à défaillir. Nous chutons tous les deux sur sa moquette blanche, du sang s’imbibe dans les fibres, joli contraste. C’est à mon tour d’être allongé sur le dos, j’éprouve soudainement le besoin de me reposer, de faire une pause, avant de l’achever, mais Alicia semble avoir une tout autre idée en tête, elle se positionne à califourchon sur moi sans que je puisse l’en empêcher. Son regard a encore changé, désormais il n’exprime plus que de la haine, une haine primale, prête à m’anéantir totalement.

Elle commence à m’étrangler.
C’est alors que je lui dis, dans un râle.
« Serre-moi… serre-moi fort ! »
Et pendant que ses pouces compriment ma trachée, je jouis dans mon pantalon.
Puis, juste avant de basculer dans l’éternité de notre amour, je pense une dernière fois à toutes ces choses qui n’ont fait qu’effleurer la surface de mon être, à cette vie que je n’ai pas eue. Je pense aussi à ma mère, je pense à Dieu, je suis sûr qu’il m’entend cette fois-ci. »

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