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Trophée Anonym’us #8 – La Relève

22 décembre 2015

La 8ème nouvelle du Trophée Anonym’us – La relève
Pour découvrir les autres, c’est ici, sur le site Anonym’us.

« Le vibreur de son portable la tira d’un rêve aux couleurs vitreuses. Elle avait dormi d’un seul tenant, comme une souche, sans déplacer les draps.

L’arme reposait sur sa table de nuit. Bien. Théoriquement, il s’agissait d’un contrat facile… Avec les ans, on ne lui confiait plus que des plans pourris. Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle aurait jeté l’éponge depuis longtemps. Mais voilà, il y avait Bérénice.

5 h. Le type devait arriver gare d’Austerlitz entre 8 h et 8 h 30. Parfaitement réveillée, elle se glissa dans la cabine de douche. Dix minutes plus tard, elle était opérationnelle. En passant devant la chambre de Bérénice, elle ne put s’empêcher d’y jeter un coup d’œil.

Sa fille ne lui ressemblait pas. Petite, avec une tête de faune, elle n’avait rien foutu à l’école et bullait dans la vie, sous perfusion cybernétique. Assurément, elle avait manqué d’une autorité paternelle. Le pauvre Sam, du fond de ses centrales successives, avait pourtant fait son possible pour lui inculquer des valeurs solides avant que les ERIS lui fassent la peau lors d’une émeute. Depuis sa mort, elle ne décollait plus le nez de son écran. Gameuse…

— M’man, chuis en train de devenir une grande, lui avait-elle dit récemment, et Soledad avait levé les yeux au ciel.
— Plus t’es grande, mon cœur, plus tu bouffes…
— T’en fais pas M’man, bientôt j’aurai mes contrats à moi.

Ben voyons.

Bérénice dormait, son ordinateur portable en veille sur le bide. Le cœur serré, Soledad referma la porte sans bruit.

Le guignol arriva sur la voie M à 8 h 42. La foule était si dense que Soledad faillit le louper. Au moment crucial, son pétard s’enraya et il passa comme une fleur. Elle traça pour le doubler et l’attendre à la station de taxis. Cet abruti fit mine de descendre dans le métro. Elle défourailla au jugé et le pouchka, cette fois, se mit tout seul en mode automatique, fauchant quatre personnes et en blessant huit.

Dans l’indescriptible cohue qui s’ensuivit, Soledad le fourra, bouillant et lourd comme une cafetière italienne, dans son sac à main. Alors qu’elle allait être piétinée par un reflux de la foule en panique, un monsieur bien mis la releva énergiquement et lui permit de sortir de la gare.

— Ne craignez rien, la rassura-t-il d’un ton viril. C’est un attentat islamiste. Vous êtes hors de danger à présent.

Il lui paya un marc dans une brasserie voisine. Quelle tasse, pensait-elle, ça m’étonnerait que je touche quelque chose sur ce fiasco.

La première chose qu’elle fit après lui avoir faussé compagnie fut de jeter le rigolo dans la Seine. Quelques minutes plus tard, un régiment de schmidts faisait descendre tous les passagers du bus où elle venait de monter et une fliquette qui avait dû manger un hérisson au petit déjeuner fouilla son sac. Elle la laissa faire, l’esprit ailleurs. Après ce coup fumant, comment allait-elle nourrir sa fille ?

— Je t’invite, M’man ! S’écria Bérénice dès qu’elle ouvrit la porte d’entrée.
— Ah j’ai pas trop le cœur, soupira Soledad.
— Ça s’est mal passé ?
— J’ai dessoudé tout le monde sauf le bon. C’est la fin des haricots, mon trésor…

Et elle fondit en larmes. Sa fille lui fit alors froufrouter sous le nez une opulente liasse de bifetons.

— Je prends la relève, M’man ! Mon premier contrat !

Soledad se laissa entraîner jusqu’à la salle à manger, où la table était mise pour un repas de fête : seau à champagne empli de glaçons où un jéroboam se les gelait, caviar à la louche et foie gras poêlé.

— Mais… bafouilla-t-elle, à onze heures ?

Bérénice ne portait qu’une nuisette minimaliste. Des effluves fauves d’enfant en bonne santé qui a trop dormi émanaient de sa crinière hirsute. Elle était pieds-nus. Comment gagne-t-on son pain sans sortir de chez soi et sans s’habiller ?

— Assieds-toi ! lui intima la jeune fille en la plantant dans le canapé d’une adroite pirouette. Ne bouge plus !

Faisant sauter le col du jéroboam d’un adroit coup de sabre, elle éclata de rire en lui tendant une coupe débordante de mousse dorée.

— Chérie, pardon, mais… Comment t’as mis la main sur toute cette maille ?
— Bois !
— Ok, ok…

Soledad but. Des larmes lui remplissaient les yeux : pendant qu’elle ne gagnait pas leur croûte et se couvrait de honte, Bérénice avait dérouillé, allumé la lanterne rouge, fait la carrée. Et elle était ficelle, comme en tout ! La somme brandie ressemblait plus aux gains d’un Julot prospère qu’à ceux d’un tapin débutant.

— À notre fortune ! s’écria la gosse.
— Je veux pas que tu fasses la bagasse, mon amour. Je préfère encore être caissière.
— Maman ! s’écria Bérénice, choquée. Tu me prends pour un salami ? Il est pas né celui qui me brossera à froid !

Elle ne veut rien me dire, comprit la mère épouvantée. Aussitôt grandit dans son esprit la résolution ferme de trouver du boulot à tout prix.

— Mange, dit Bérénice, t’as rien mangé.
— Promets-moi de plus pêcher à la ligne.
— Tu dis n’importe quoi !
— Mais comment tu les as eus, ces lovés ?
— Un contrat, je te dis ! Comme toi !

Soledad ouvrit des yeux ronds.

— Mais comment ça… Fumer quelqu’un ?
— Oui !

Elle ne voulut pas en dire davantage. Renonçant à la cuisiner, Soledad s’empiffra de façon à faire honneur au repas de sa fille. À trois heures, il n’en restait que des assiettes en carton, le jéroboam vide et des cure-dents. Embrassant sa mère, la gosse retourna à son ordinateur.

Soledad ouvrit le traitement de texte de son vieux tromblon. Elle tapa :

HéloïseVignolles (c’était le nom de sa défunte mère)

Conséillère-Psycologue

Règle tout vos problèmes relacionels.

Vous aver des raports dificilles avec quelqu’un de proche que vous dever voir tout les jours. Votre vie est un enfer. Grasse à ma métode éprouvé, vous conaitrer de nouvau le bonheur.

Un coup de téléfone n’engaje à rien !

06 54 45 86 18

Ce téléphone lui avait été refilé par un truand de ses amis, c’était celui d’un gosse qui s’était pendu en prison et fonctionnait à la mobicarte. Intraçable. Il lui sembla qu’une centaine d’exemplaires devraient suffire à lui assurer ses premiers contrats. Elle prendrait la précaution d’aller les distribuer à l’autre bout de Paris, dans les quartiers petits-bourgeois.

L’imprimante faisait un bouzin prodigieux, couvrant le bruit d’hélices du vieux S. Heureusement, Bérénice jouait toujours avec son casque sur les oreilles.

Le premier appel ne fut pas concluant : la personne cherchait réellement à s’entendre avec son beau-fils, et considérait la psychologie comme une forme d’exorcisme. Elle était prête à dépenser la totalité de ses économies pour que la paix revienne dans son cœur. Soledad la bloqua sur son téléphone. Elle bloqua ainsi une trentaine de personnes avant de tomber sur un vrai plan. La femme, à l’autre bout du fil, était hésitante. Elle ne s’entendait pas bien avec son fils. Soledad comprit que le bambin, âgé d’une quarantaine d’années, n’avait pas encore déployé ses ailes. Il buvait la retraite de sa mère, ne craignait pas de lui allonger une torgnole à l’occasion et faisait défiler dans le petit appartement des radeuses squelettiques qui laissaient traîner des seringues partout. Au quatrième coup de téléphone et sans qu’il fût besoin de la moindre rencontre, le marché était conclu.

Soledad opta pour un engin incendiaire. Elle arriva sur les lieux vers dix heures et quart. Le chérubin cuvant en général jusqu’à l’heure de la sieste, elle disposait de tout le temps nécessaire.

Elle ouvrit tranquillement la porte de l’appartement. L’entrée était sombre, une odeur d’encaustique se dégageait du perroquet en bois où pendait un blouson croûteux de vomissures. Ce mélange olfactif résumait la situation mieux que ne l’aurait fait un long discours. Sur le canapé fuchsia était répandu le contenu d’un cubitainer mal revissé. Un peu plus loin, un gros chien ou un homme avait déposé au mitan de la carpette un imposant colombin.

Soledad se rendit compte qu’elle était une mère comblée. Un frisson la parcourut quand elle essaya d’imaginer ce que ça pouvait être de donner le jour à un pourceau. Tandis qu’elle se faisait ces réflexions en amorçant l’engin, qu’elle vissait soigneusement à l’arrivée de gaz, un froissement lui fit lever le nez.

Une sorte de sanglier d’un mètre cube, vêtu d’un marcel à résille, se grattait les couilles en la regardant. Il avait l’air de n’y pas croire. Le puissant fumet de vinasse qui se mêlait aux effluves lourds de toutes les protubérances velues encombrant son entrejambe donnait une idée de son état de conscience. Il se demandait si la petite femme fluette en train de bidouiller dans la cuisine de sa mère faisait partie de son délirium. Soledad se leva d’un bond, amorçant la mise à feu de l’engin au moment où le porc aviné tentait de se faire une idée en la touchant. Il y eut un déluge de flammèches sifflantes du sol au plafond. Soledad reçut en plein visage le baiser d’une langue de feu qui lui bouffa les sourcils, les cils et la frange. Le visage à vif, elle recula d’un bond et vit le gros ivrogne poilu exploser en torche titubante. Il brûlait comme de la cire, en crachotant des étincelles liquides. Déjà les rideaux prenaient feu. Elle se tortilla comme un ver pour atteindre la porte en évitant Roger, pas pressé de défuncter tant il tenait le rôle de sa vie en se mettant, barrière de lave, en travers de son chemin. Elle parvint à le franchir en un steeple-chase qui l’envoya rouler jusqu’au seuil de l’appartement. Quand elle ouvrit, l’appel d’air donna toute sa mesure à l’incendie. À présent Soledad n’avait plus qu’une idée : mettre deux cents mètres entre elle et l’immeuble infernal. Elle ne perdait pas de vue que le tuyau de gaz était ouvert et que ça allait chier dans des délais assez brefs.

— Chaud devant ! s’écria-t-elle en fusant du bâtiment.

L’explosion la fit tomber cul par-dessus tête alors qu’elle arrivait au coude de la rue. En s’engouffrant dans le métro, elle entendit bramer la sirène des pompiers. Mission accomplie. Plus jamais Irène ne s’endormirait la peur au ventre pour se réveiller les larmes aux yeux.

Lorsqu’elle arriva à la maison, une heure plus tard, sa fille lui ouvrit à poil, le corps encore tiède et moite d’une douche récente. Toutes ses inquiétudes se ravivèrent. Pourquoi cette gosse se lavait-elle ? Elle s’était donc salie ? Bérénice poussa un cri perçant.

— Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Elle la souleva de terre pour l’emporter à la salle de bains. Se voyant dans la glace, Soledad glapit de terreur. Son visage sang de bœuf, horriblement boursouflé, était encadré de crin noir goudron.

— Je… C’est un contrat… Mais j’ai réussi, cette fois.
— Maman ! hurla Bérénice d’une voix à rayer le verre. Bordel de dieu, je t’ai dit que je prenais l’affaire en main. Tiens, aujourd’hui, je me suis fait un bâton !! T’as plus besoin d’aller au charbon, faut te le dire en quelle langue ?

— Je veux pas que tous ces salopards te tripotent avec leurs gros doigts sales… J’ai pas dit mon dernier mot, je suis vieille mais je peux encore gagner ma vie…

Bérénice la rinçait précautionneusement. Elle avait sur le corps de grandes plaques brunes qui commençaient à froncer comme la peau du lait.

— Tu t’es cramée à mort, mais qu’est-ce que t’as fait ? Et tes cheveux… j’te dis que je gagne mon beurre sans me mouiller, faut que je te montre ?

Les yeux de Soledad s’écarquillèrent d’horreur.

— Quand même !
— J’ai gagné une patate aujourd’hui, la même chose demain. Je vais te montrer. En attendant, va te pager, tu ressembles à rien !

Soledad tituba vers sa chambre.

— Je pourrai pas fermer l’œil de toute façon…

Elle en écrasa quinze heures de rang après toutes ces émotions.

Lorsqu’elle se réveilla, le soleil inondait la carrée et Bérénice était sortie. Un petit mot flanquait un solide breakfast. Soledad le lut en diagonale. La petite rentrerait peut-être tard, et sans doute avec des collègues. Des collègues ? Soledad n’avait certes rien contre les putes : sa mère avait été en carte dans les années 60 et sa sœur, entre deux carrières de radeuse, s’était mariée quatre fois à des notables. Profondément attachée aux plaisirs de la vie, elle trouvait cependant qu’aucune somme ne vaut le déplaisir de faire reluire un blaireau. Jusqu’à ces derniers temps, sa fille avait partagé ses points de vue. Mais puisqu’enfin il fallait se résoudre à y aller…

Elle s’étudia dans le miroir. Certes elle ne pourrait concurrencer sa fille sur le chapitre de la fraîcheur, mais sanglée, grimée et munie d’une bonne perruque, elle pouvait faire illusion. Elle opta pour une robe en plastique noir que sa mère avait usée aux bons endroits, des pompes de tango, une rivière de strass qui mettait en valeur son balcon d’opéra.

Elle prit le bus pour se rendre aux Champs-Elysée. Lorsqu’elle commença à arpenter l’immense avenue d’un pas nonchalant, le roulis de ses hanches faillit l’endormir debout, comme un cheval. Un petit con à l’air sournois lui emboîta le pas. Elle se retint de froncer le nez et extirpa de son visage un sourire avenant qui lui fit mal aux glandes salivaires. Le rictus par lequel il lui répondit lui permit de constater qu’il ne savait pas se servir d’une brosse à dents.

— C’est combien ? demanda-t-il.

Elle s’appuya sur la devanture d’un magasin de jeux vidéo pour lui répondre. Oui au fait, combien ? Il attendait, bouche ouverte. Pour toi ça va douiller, pensa-t-elle.

— 500 pour l’amour.
— Et pour le reste ?
— Pour le baiser sur la bouche, 800.

Il ricana. Ah le salaud, songea-t-elle, il a bouffé la benne à linges d’un hospice… Elle s’aperçut alors qu’un autre jeune homme les regardait d’un air amusé. Sans hésiter, elle marcha sur lui, les seins en avant.

— Un petit moment de détente ? proposa-t-elle.
— Vous avez un endroit ? demanda le jeune homme.

Je savais bien que j’avais oublié quelque chose, se dit Soledad. Le jeune homme lui susurra :

— L’immeuble de mes parents a un très grand hall plein de petits recoins…

Sortant 5 billets de 100 de son portefeuille, il le lui tendit entre deux doigts avec un charmant sourire.

— Si je puis me permettre…

Soledad escamota le talbin si vite que les doigts de l’éphèbe produisirent un petit bruit de clapet. Elle le suivit, pas trop mécontente du tour que prenait ce jour d’inauguration. Il la fit entrer dans un hall d’immeuble tapissé de verre où on aurait pu garer une abatteuse-écorceuse. Elle passa une grille factice et se retrouva dans un deuxième hall. Le jeune homme, languissant, s’appuya contre un miroir.

— Regardez comme c’est joli, dit-il en désignant quelque chose derrière elle.

Elle se retourna et se trouva aussitôt la tête bloquée dans le pilori de ses bras verrouillés. Il appuyait sur sa trachée et elle eut le vertige. Dans le miroir, elle voyait son visage se violacer sous un sourire séraphique. Le jeune homme qui sentait les sous-vêtements moisis poussa la grille.

— Déloque-la, entendit-elle.

Elle ne voyait plus rien. Elle sentit sa robe glisser et des mains froides lui empoignèrent les hanches. Quelle abrutie je fais, se maudit-elle, ces deux tarés vont me découper en rondelles et Bérénice va mourir de faim.

Il y eut un choc sourd et un jet de sang lui fusa entre les cuisses. Elle respira de nouveau. Elle entendit un cri assourdi, puis le bruit de vidange d’un homme qui essaie de vomir, et deux dents tombèrent sur ses chaussures de tango. Elle fut tirée en avant et le plastique noir se déchira.

— On peut pas te laisser seule cinq minutes ! glapit Bérénice. T’as jamais entendu parler des putes étranglées et violées dans le 8ème arrondissement ? Tu lis pas les journaux ?

Soledad se releva. Devant elle, sa fille, en jogging informe marqué TYLER WHO’S GUILTY et baskets, laissait sortir la vapeur. Elle était accompagnée de deux jeunes gens vêtus pareillement, et tous trois avaient des casques acoustiques sur la tête.

— Je t’ai dit et redit que c’était mon tour de faire bouillir la marmite ! J’ai tellement de contrats que j’embauche ! Je te présente Zig et Puce.

Soledad enjamba la forme sanguinolente du premier jeune homme pour tendre la main à Zig, puis à Puce. Elle rajusta sa robe déchirée et essuya une traînée de bave rose sur sa cuisse. Par terre, le deuxième jeune homme faisait le bruit d’un siphon bouché.

— Enchantée.
— Babou nous a beaucoup parlé de vous, dit le sautillant Zig en tressautant sur place.

Un petit bond en arrière le fit retomber sur le visage de l’un des tueurs en série.

— C’est un honneur, renchérit Puce.
— Mais qu’est-ce que tu fais dans le quartier, mon cœur ? demanda Soledad. Je te croyais du côté de la Chapelle…
— Je bosse. Heureusement pour toi que je bossais dans le coin, sinon je serais orpheline à l’heure qu’il est. Mais quand tu t’es appuyée sur la vitrine du magasin, j’ai reconnu la petite robe noire de Mamie…

Les trois jeunes gens sortirent de l’immeuble, non sans avoir sauté à pieds joints une dernière fois sur la cage thoracique des deux trucideurs de putes. Ils entraînèrent Soledad éberluée, un sein à l’air et la perruque de traviole, vers le magasin de jeux vidéos. Dans un capharnaüm de science-fiction, trois sièges faisaient face à trois écrans. Bérénice cala sa mère à côté d’elle.

— Tiens, tu vas voir ce que c’est, un contrat sans bavure.

Avec la parfaite coordination de danseurs de claquettes, les trois jeunes gens s’assirent et branchèrent leurs casques. La même image apparut sur les trois écrans. Soledad n’y comprenait rien. Un coléoptère hérissé de viseurs et de canons fit son apparition. Les épaules de Bérénice, Zig et Puces s’affaissèrent comme celles de Jake la Motta et ils manœuvrèrent simultanément les manettes qu’ils avaient en main. Le cloporte futuriste éclata en une vingtaine de morceaux qui se muèrent en petits combattants. L’action était si rapide que Soledad n’arrivait pas à suivre. Dans divers coins s’affichaient des nombres, des vies, des alertes clignotantes. Au bout de dix minutes le Coléoptère s’évanouit et Zig éclata de rire. Soledad se tortillait sur son siège.

— Mais c’est ça tes contrats ?
— Va nous chercher des falafels, Puce, dit Bérénice, dégainant un biffeton de 100 euros. Et à boire.

Elle expliqua alors à Soledad, qui avait les yeux comme des boules de pétanque :

— Tu sais, le jeu en ligne où j’ai gagné, là… J’étais championne du monde, devant les Coréens ! Bref, un Chinois, me tombe en larmes sur le plastron et m’explique que son fils ne mange plus, ne boit plus, n’étudie plus, ne dort plus, parce qu’il est sur ce jeu 24 h sur 24. Un no-live, quoi. J’allais lui répondre que j’y pouvais rien, mais il me sort une liasse comme l’annuaire de Paris et me supplie de le zigouiller chaque fois qu’il se pointe sur l’écran. C’était le PDG de China Smart ! Et il me file son personnage, son pseudo, tout. C’était mon premier contrat. Je l’ai fumé en dix secondes la première fois, et la vingt-troisième en quinze. Il n’était pas mauvais, mais je suis championne du monde !

Puce arrivait avec les falafels et les boissons.

— Les autres jeux en ligne ne le tentaient pas, il a repris ses études. Mais mon histoire a fait son chemin, et aujourd’hui j’ai trois propositions de contrat par semaine ! Tu te rends compte ! je gagne dix fois plus que toi, sans le moindre risque !

Elle ouvrit joyeusement une boîte de bière et la mousse se répandit sur son jogging. Soledad avait les larmes aux yeux.

— Mon bébé ! Je vais enfin pouvoir me la couler douce ! Je savais bien qu’un jour tu réussirais dans la vie ! »

Voilà… Vous en pensez quoi?

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2 Commentaires

  • f.didelot@wanadoo.fr'
    Répondre Marc 24 décembre 2015 à 0 h 43 min

    J’ai lu cette nouvelle d’une traite…. Sympa, de la gouaille, du langage fleuri, de l’argot, un brin de suspense.
    Un joli moment !!

    Et sur la photo, une Lara Croft des villes, je fonds…

    Marc

    • Répondre Lila sur sa Terrasse 24 décembre 2015 à 15 h 11 min

      Lis « Au fond de l’eau »… Une merveille!
      des bisous!

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