La Malle aux Livres noirs

Entre deux mondes – Olivier Norek

25 octobre 2017

La jungle de Calais.
Ce truc inconcevable. J’écris « un truc » car j’ignore comment appeler ce qui fut (est ?) sans doute l’une des plus grandes hontes de notre pays ces dernières années. On entendait beaucoup de choses. Tant et si peu à la fois. Des mots qui résonnent. Violence, misère, souffrance, inhumanité, désespoir.

« Entre deux mondes » nous y plonge de façon glaciale; et magistrale.
1er chapitre.
Ok. Je comprends qu’Olivier Norek n’est pas là pour nous raconter un simple thriller.
Non.
Il est là pour nous dire l’indicible. Lui qui l’a vu, qui a écouté ses collègues flics et ceux qui ont osé parler. Osé raconter. Osé témoigner. Tout simplement osé reconnaître leur impuissance, leur colère, leur incompréhension. Vous savez aussitôt qu’en entrant dans ce livre, vous n’en ressortirez pas indemne.

(La mer est limpide. Cette plage perdue dans les rochers est d’un calme et d’une beauté à couper le souffle. Le bruit des vagues, apaisant, les rires de nos enfants, rassurants.)

Adam.
Un agent infiltré  des Forces libres syriennes au sein des services du régime dictatorial d’Assad. Un quotidien de tortures, d’exactions en tout genre, dans le seul but de maintenir le pouvoir en place. Un pouvoir qui plane comme une ombre sur la famille d’Adam qui décide de l’envoyer en Europe, en Angleterre, chez le frère de son épouse, Nora. Il les regarde partir vers cet Eldorado providentiel, persuadé que la « jungle » de Calais est une première solution à leurs problèmes.

(Ils jouent et crient joyeusement en s’éclaboussant, en creusant un trou dans le sable ou une muraille, inventant des aventures aussi innocentes que leurs yeux d’enfants)

Nora et leur fille, Maya, monteront dans une embarcation de fortune, une nuit froide et silencieuse, pour traverser la Méditerranée. Adam fuira quelques temps plus tard ce pays où la torture et la cruauté sont devenues des impératrices insatiables. Il traversera l’Europe, pétri d’espoir et persuadé que l’avenir ne pourra qu’être meilleur dans cette Europe des Droits de l’Homme.

(Ils goûtent. Enroulés dans leurs serviettes, résumant et exagérant leurs exploits maritimes, de pêche imaginaire, dans les rires et parfois dans les moqueries des autres, là dans la douce chaleur automnale corse.)

En partant à la recherche de Nora et de Maya, dans la jungle, il trouvera d’autres hommes, d’autres détresses, d’autres histoires, d’autres douleurs. Il n’aura de cesse de brandir son humanité pour espérer en trouver un peu dans cette jungle déshumanisante. Et quand sa route croisera celle de Bastien, jeune flic, et de Kilani, un orphelin muet,  il trouvera en eux des frères de combat, un combat à armes inégales contre la violence et les monstres que celle-ci a engendré dans cet endroit à l’écart de tout. Un endroit sans foi ni loi, dans lequel la violence et la terreur règnent en maître sur des hommes qui n’espèrent qu’une chose: traverser la Mer du Nord et rejoindre la Grande Bretagne. Ce que vont essayer de faire ensemble Bastien et Adam: offrir une nouvelle vie à Kilani, de l’autre côté…

(Baignade et fous rires. Cavalcade de bouées géantes. Plongée et observation des poissons… Sous les yeux attendris des parents, sans doute envieux de leurs jeux innocents.)

Olivier Norek ne nous épargne rien. Il nous assène coups sur coups, parfois de façon si violente que l’on ferme le livre quelques instants, le temps de déglutir, se dire que non, ce n’est pas possible. Une grande inspiration et on replonge. Une plume cinglante, violente, sans pitié, ni remords, pour donner à son récit une profondeur et un réalisme déstabilisant, oppressant. Parce que cela est vrai. Vous le savez. Et que cela vous fait honte.

(Séchage au soleil. Jeux plus calmes. Les parents se lèvent et commencent à ranger le joyeux bazar étalé sur la plage… « Maman, Je peux…. » Vite, j’enfile mes lunettes de soleil, cachant ainsi mon regard troublé. « Oui, ma poupette, tu peux aller jouer encore un peu au bord de l’eau »…)

Et merde. Cette mer est somptueuse. Ici, elle est le lieu de jeux et d’amusements de mes enfants. Plus loin, elle est le tombeau glacial de nombreux autres. Et en regardant ma fille courir j’ai eu une bouffée de larmes qui est montée malgré moi. Putain, mais quel monde on est en train de leur laisser à nos gamins ? Un monde dans lequel les gens mourront impunément sur notre sol car les politiques s’en battent les couettes, trop occupés à d’autres choses plus lucratives ? Un monde où naître ailleurs sera une malédiction ? Combien d’Adam, de Kilani, d’Ousmane, qui essaieront de traverser cette mer pour espérer être à l’abri de conflits qui les dépassent ? Combien de Bastien, d’Erika qui seront impuissants, désabusés et paumés ? Combien d’injustices, de souffrances encore? Combien sombreront dans la folie; fous de s’être trompés, d’avoir cru et d’être abandonnés de tous?

(Je m’approche de l’eau. J’y entre doucement. Elle est fraîche. Et la nuit? En plein hiver, elle est comment? Je n’ose pas l’imaginer… Ma fille et ma nièce me rejoignent en courant. Elles ont un sourire immense. Magnifique innocence. Leurs yeux brillent de joie de s’être retrouvées après des mois loin l’une de l’autre. Ici, sur cette plage paradisiaque. La mer me paraît glaciale, soudain. Alors que tant d’autres… Putain. C’est dégueulasse. Leurs yeux ne me lâchent pas. Je les laisse à leur belle enfance. Je leur raconterai plus tard et elles sauront. Allez. On rentre?)

Olivier Norek signe ici un livre exceptionnel qui bouscule, qui nous met face à une réalité que l’on préférait souvent ignorer. Estimant que ce n’était pas possible. Ben si. Et lui nous claque tout cela devant les yeux. « Allez. Regardez. C’est chez nous, ça. » Ce roman est une gifle. Une gifle magistrale qui redonne une humanité et une dignité à ces hommes et ces femmes meurtris, violentés, abandonnés entre deux mondes.

 

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Mon cher Olivier,

Dis moi juste: tu as vu en Manon une image, une allégorie de ce que pourrait être un monde qui va mal et qui en s’ouvrant aux autres, en regardant autour de lui, irait de mieux en mieux? 

Tant qu’il y aura des hommes pour dénoncer, comme toi, comme tant d’autres, je garderai espoir en l’être humain. 

Et tu as raison, nous pouvons, chacun, faire du bien autour de nous, de nombreuses manières. Donc, toi,  tu continues à écrire, ok? 

Merci. Pour Adam, et tous les autres. Merci.

A bientôt. Des bises M’Sieur Norek.

Nath.

(PS: tu ne m ‘en voudras pas pour le clin d’oeil à Nicolas hein? )

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2 Commentaires

  • sideau@yahoo.fr'
    Répondre Sido de errances immobiles 27 octobre 2017 à 22 h 11 min

    Je vais l’attendre en poche mais suis certaine qu’il va me bouleverser…

    • Répondre Lila sur sa Terrasse 6 novembre 2017 à 21 h 11 min

      Oh purée oui!!!! Bouleversant! Bisous!

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