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Nouvelle 11 : LA BURQUA INVISIBLE

3 décembre 2017

Nouvelle 11 – La burqa invisible

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Peut-on être à la fois la première et la dernière femme, c’est le genre de question qui vous vient à l’esprit alors que vous tenez dans votre bouche le canon d’un fusil de chasse. Celui de votre mari. Et que votre salive, mâtinée d’huile et de résidus de poudre vous coule dans le décolleté. Peut-être qu’en pressant la détente, avec le gros orteil de votre pied droit, c’est toutes les femmes que vous suicideriez. Enfin c’est une façon de parler. À cet instant tout vous semble limpide, et les raisonnements jusqu’alors interdits vous apparaissent dans une effarante simplicité.

Vous avez solidement noué une serviette de toilette autour de votre tête. Ce n’est pas que vous appréciez particulièrement le papier peint, c’est plus une question de respect. Vous ne savez pas ce que ça peut donner un coup de feu dans un crâne, au milieu d’une chambre à coucher d’à peine douze mètres carrés. Vous ne savez pas qui vous verra dans cet état, qui entrera dans la pièce, qui chargera votre dépouille, qui nettoiera les salissures. Aussi vous avez patiemment épilé vos cuisses et vos mollets. Votre jambe nue en suspension, qui sourd d’entre les pans de votre peignoir beige et dont l’extrémité repose sur la détente de l’arme de votre mari, se pare de reflets satinés. Vous êtes belle.

Vous avez couché le petit, cette fois vous n’avez pas cherché à abréger l’histoire, vous avez pris le temps de lire, malgré les sanglots dans la voix. Jusqu’au bout. Le retour victorieux du chevalier, la façon altruiste avec laquelle il distillera sa semence, pour que la belle qui l’attendait enfante dans la douleur, et nage dans le bonheur.

Vous avez vidé le contenu de vos intestins. Trois fois rien. Vous aviez à peine grignoté depuis le matin de la veille, en prévision. Vous ne voudriez pas que dans un ultime relâchement vos sphincters gâchent la perfection de votre sortie.

Puis vous avez pris une douche très chaude, très longue. Jusqu’à vider le ballon. Le jet puissant a lavé votre sexe impur. En sortant, la buée avait ravivé d’anciennes traces sur le miroir. Un message du bout du doigt, que vous aviez effacé quelques heures après l’avoir rédigé. Un message pour votre mari, datant d’avant la naissance du petit. Un message d’adieu qui n’avait pas servi.

Ensuite vous avez voulu boire un thé, mais la boite en carton contenant les sachets était vide. Vous avez noté de votre écriture penchée, Thé, sur la liste, avant de réaliser votre bêtise. Vous avez rayé nerveusement le mot, puis en relisant, vous avez voulu éliminer les commissions vous étant uniquement destinées. Il n’y avait qu’un seul article, Tpns, que vous n’avez pas réussi à barrer. Vous étiez victime d’une solide pudeur concernant ce qui avait trait à votre intimité. Vous auriez pu dire tampon, naturellement, et l’écrire en toutes lettres sur la liste des courses. Vous auriez pu dire j’ai mes règles, vous auriez pu dire clitoris, ou même vagin, ou grandes lèvres, vous connaissiez ces mots. Mais ils vous semblaient sales ou prohibés. Votre mari pouvait dire bite autant qu’il le voulait.

Faute de thé, vous avez bu de la grenadine dans un verre à moutarde orné d’une tortue rigolarde. Ensuite vous avez rangé votre nécessaire à couture, et vous êtes résignée à faire brûler le chandail non achevé dans le poêle à granulés. Malgré l’interdiction formelle d’encrasser la vitre de l’appareil, vous avez jeté au feu les pièces de lingerie trop vulgaire que votre mari vous faisait porter.

Il restait quelques miettes sur la toile cirée, sur lesquelles vous avez passé l’éponge. Puis vous êtes montée. Vous avez regardé le sommeil de votre fils, puis l’avez enfermé de l’extérieur, laissant la clef sur la porte de sa chambre.

Dans le couloir, sur le râtelier, il ne restait que le fusil de gros calibre. Celui pour les battues. Votre mari avait pris l’autre pour sa ronde. Vous avez trouvé deux balles, dans le tiroir de sa table de nuit. Deux balles longues, effilées, de celles qui terrassent les sangliers, que vous avez glissées dans l’arme. Instinctivement, sans même en avoir vu la démonstration auparavant. Comme une chose que l’on apprend en la faisant. Un geste naturel.

 

Vous essayez d’avaler votre salive, votre gorge se collapse et le goût du fer vous descend le long de la trachée. À cet instant, vous n’avez pas honte de le penser, vous taillez une pipe à la mort. Après tout, vous vous êtes livrée si souvent à cet exercice sur l’appendice de votre mari que les muscles de votre mâchoire y sont comme habitués. Le matin, il ne peut pas quitter le lit sans avoir craché sa purée. Ce n’est qu’une fois le devoir achevé que vous pouvez vous lever, rincer votre bouche, réveiller votre fils et préparer le petit déjeuner. Votre mari traîne encore quelques minutes, vous mettez à chauffer son café au lait lorsque vous entendez son pas lourd dans l’escalier.

Après neuf heures, la maison est plus calme. Votre mari a pris le Land Rover pour aller travailler, vous avez déposé le petit à l’école, à pied. Le directeur vous a fait quatre bises, à l’entrée.

En l’absence de votre mari au foyer, vous devez prendre garde à ne pas trop user les choses. Quand on ne rapporte rien, on évite de coûter. Votre mari surveille les factures d’eau, de téléphone ou d’électricité. Une règle tacite réserve l’ordinateur à un usage familial, par opposition à individuel ou solitaire. C’est votre mari qui en autorise l’accès en composant le code secret. Vous pouvez dès lors vaquer à vos recherches, tant qu’il est présent au foyer.

À midi vous allez chercher le petit, le faites manger à la maison, jambon purée, haricots beurre, pâtes au poulet, puis le redéposez à l’école. Cet aller-retour à lui seul justifie votre présence quotidienne au domicile. L’après-midi vous tentez de produire, pour justifier votre rôle, et pour tuer le temps. Vous repassez une pile de linge, les draps, les nappes, les slips. Vous repassez sans vous poser de question. Le mercredi, vous accompagnez le petit à l’entraînement de foot. Vous laissez l’entraîneur vous faire du gringue. Après vous nettoyez la terre, sur l’équipement bariolé.

Le soir, vous préparez le dîner à heure fixe. C’est votre mari qui allume la télévision, toujours. Il dit putain de sauvages dés qu’apparaît sur l’écran un visage d’une couleur différente de la sienne. Il dit, regarde-moi ces putains de sauvages ! Il tend son verre, vous y versez du vin. Ils savent rien faire d’autre que s’entre-tuer. Il s’installe dans son fauteuil quand vous allez coucher le petit. Le reste de la soirée, vous avancez vos travaux de couture, ou survolez le programme télé. Votre mari regarde un jeu japonais, sur une chaine étrangère, en disant regarde-moi ces putains de niakoués. Votre mari regarde des femmes dénudées qui nettoient des voitures de sport, il souffle et dit tu vois, c’est comme ça qu’il faut que tu laves le Land. Votre mari regarde des arrestations policières en anglais, et rit bruyamment. Votre mari regarde des reportages animaliers où des rhinocéros se grimpent dessus. Votre mari regarde des films avec des explosions démesurées. Votre mari regarde des matchs de sport. Votre mari regarde comment on survit dans la jungle.

Quand il s’endort, vous en profitez pour naviguer maladroitement sur internet. Les sorties culturelles de votre ville, juste pour vous tenir informée, les coins du monde que vous ne verrez jamais, les robes que vous ne porterez pas. Vous vous attardez une nouvelle fois sur l’itinéraire qui mène chez votre sœur. Un refuge isolé, à mi-chemin entre Perpignan et Barcelone. Un village de pêcheur, amalgame du mur blanc sur mer turquoise. Vous pourriez lui écrire si vous osiez. Vous effacez consciencieusement l’historique de navigation, avant d’éteindre la machine, et votre cœur s’autorise à ralentir la cadence.

 

Assise au bord du lit comme au bord de la vie, vous attendez. Le tube d’acier au fond de la bouche, plus raide que la plus raide des bites. Vous attendez d’entendre le moteur diesel du Land, ses larges roues faire crisser les cailloux de l’allée.

Vous avez une crampe à la hanche, les larmes vous brûlent les yeux, l’acidité vous ronge l’estomac, mais vous gardez la pause. La jambe nue en suspension, muscle bandé. Le gros orteil sur la queue de détente, les deux mains qui cramponnent fermement le canon de l’arme, la crosse de bois sculpté appuyée contre la moquette. Vous attendez que votre mari ait terminé sa ronde, pour qu’il vous trouve ainsi tout éparpillée. Pour ne pas laisser votre fils tout seul, prisonnier dans sa chambre, réveillé immanquablement par le coup de feu. Pour que votre mari le premier se confronte à l’odeur inconnue de ce que renferme votre crâne.

Votre mari est parti après le dîner. Avec d’autres voisins, ils forment un comité de vigilance citoyenne. Ils se retrouvent certains soirs, avec des morceaux de câbles électriques épais comme des matraques, et des fusils pour le petit gibier. Comme dit votre mari, le pire c’est que c’est moi qui aurais des ennuis si j’en tue un. C’est le monde à l’envers ! Quand on met le monde à l’envers, les gens des pays qu’on retourne, ils atterrissent chez nous. Et ils se croient tout permis. En tout cas c’est ce qui se dit. Ici, on n’est pas des barbares, dit votre mari plein de certitude, en remplissant sa cartouchière. Ils ont vu passer le permis de construire, à la mairie. Votre mari le sait de source sûre, par l’un de ses collègues de battue. Une mosquée haute comme un immeuble, avec minaret, fioritures et tout ce qui s’en suit.

Le dimanche vous vous habillez, vous mettez du rouge à vos lèvres. Le petit porte son gilet. Votre mari met ses chaussures de ville, que vous avez cirées. Vous apercevez succinctement le monde, un peu flou, derrière les fenêtres du Land. Puis tout de redevient sombre. Vous écoutez le prêche, vous donnez quelques pièces cuivrées, vous priez, vous chantez, prenez la communion pour vous nettoyer de la semaine, et rentrez préparer le repas. L’après-midi n’en finit pas, il faut occuper le petit. Votre mari s’installe dans son fauteuil. Votre mari regarde les skieurs chuter. Votre mari regarde les fonds marins. Votre mari regarde des reportages où des noires se lissent les cheveux, où des Chinoises se font débrider les yeux par des chirurgiens brésiliens, où des gens n’ont pas à manger. Puis vous dormez, et la semaine reprend son cours. Au réveil vous prenez dans votre bouche le sexe de votre mari, qui a le goût rance de l’urine séchée. Vous avalez le sperme qui en jaillit, et y reconnaissez le poivre du dîner dominical.

 

Dans votre pose de violoncelliste, vous attendez le ronron du moteur, qui ne devrait plus tarder. Votre salive dessine un mince filet sur le double canon de l’arme. Votre jambe est ankylosée. Peut-on être un peu toutes les femmes, vous vous demandez. À la fois la première et la dernière de l’humanité. Peut-on être une minorité alors que mathématiquement le nombre de vos semblables surpasse celui des hommes. Peut-on mourir sans tuer les autres, juste pour soi, en privé.

Vous êtes la première de votre mari, il vous l’a toujours affirmé. Vous n’avez pas connu d’autres hommes, de votre côté. Cela aurait pu arriver pourtant, après la mort de votre père, votre mère insistait pour que vous rencontriez d’anciens camarades de classe qu’elle retrouvait pour vous. Elle insistait au téléphone, avant la naissance du petit, pour que vous la visitiez. Avec votre mari même, la porte était ouverte. Avant qu’elle ne se mette à dérailler complètement, quand il était encore temps de communiquer. Avant que la tyrannie muette de votre époux ne vous accule. Avant que vous ne vous abandonniez à la paresse d’une soumission sans condition. Avant qu’il faille lâcher le travail au cabinet, parce que votre ventre s’arrondissait. Vous preniez les rendez-vous du médecin, occupiez le bureau à l’accueil, tout le monde savait qui vous étiez. Vous viviez alors sous le joug d’un autre homme, certes, mais d’un homme respectable et respecté. Vous aviez une identité. Vous parliez avec des adultes, vous vous sentiez utile à la petite société alentour. Certains hommes vous souriaient, malgré l’angine ou l’angoisse du verdict d’une analyse. Aujourd’hui vous n’êtes plus personne.

 

Vous croyez l’entendre, puis vous l’entendez. Le Land qui déchire la nuit dans un craquement d’engrenage. Vous affermissez votre position. Étirez votre orteil dans le vide, avant de le remettre en place. Peut-on passer à côté de sa vie, et le réaliser quand on n’a plus la force de la rattraper. Votre mère vécut pour se taire, pour encaisser les coups. Votre mère vous mit au monde, vous et votre sœur, et sombra dans la démence peu après la mort de votre père. Peut-on par son absence manifester ostensiblement son refus de s’inscrire dans la reproduction d’un schéma erroné. Suffit-il de mourir pour que le sort se rompe. Peut-on être une et toutes. Peut-on mourir pour rien. Vivre pour pas grand-chose.

Vous pleurez. La portière du Land claque, et vous entendez le pas lourd de votre mari qui rejoint la porte d’entrée. Vous jaugez son taux d’alcoolémie au temps qu’il met à déverrouiller la serrure. Comme il enlève ses chaussures près du portemanteau, vous n’entendez plus rien de sa progression, avant qu’il ne gagne l’escalier. Les marches craquent, vous les comptez. Cinquième, sixième, quart de tour sur le petit palier. Vous frissonnez et vos dents claquent sur le métal du canon. Vous tentez de resserrer l’étreinte, mais votre mâchoire ne répond plus. Vous bavez sur les pans de votre peignoir beige sans parvenir à avaler votre salive. Votre chevelure vous démange, sous la serviette enroulée.

Votre mari progresse dans le couloir, s’arrête devant la porte du petit. Vous allez presser la détente. Vous allez le faire. Peut-on franchir le pas. La plante de votre pied se contracte, vous forcez. Ça ne veut pas, vous vous y reprenez à deux fois. En plaçant la jambe sur le côté, pour que la prise soit meilleure.

Votre mari se tient dans votre dos, qu’est ce que tu fous, il dit. Et avant que vous n’ayez le temps de réaliser, vous vous tenez debout, face à lui. Le fusil non plus braqué contre vous mais en direction de sa poitrine. Il a rangé le sien dans le râtelier, et défait la ceinture de son pantalon de velours.

Vous relevez l’arme, la tenez parallèle au sol à hauteur de votre épaule. Vous fermez un œil. Qu’est ce que tu fous, bordel, il dit entre ses dents serrées. Quelque chose en vous refuse d’obéir. Vous devriez répondre pourtant, vous le savez. Reposer l’arme. Son sourcil est froncé, sa voix est dure. Il ne vous en faut pas tant d’ordinaire. Il veut dire autre chose, mais ne parvient pas à articuler. Son pantalon lui tombe sur les chevilles. Vous placez le canon dans l’axe de son regard.

Vous tirez.

 

Comme vous avez fermé les yeux quand le coup a tonné, vous les rouvrez. Le mur est constellé de taches de sang et de matière plus épaisse, il y en a jusque dans le couloir dont la lumière est restée allumée. Votre mari est tombé comme un sac de linge. Vous faites un pas. Osez. Apercevez sa tête, l’œil blanc exorbité sur la moitié restante de son visage. Vous tâtez d’un pied nu sa cuisse pileuse, pour voir ce que ça fait. Et reculez, prise d’un vertige.

Vous l’avez tué.

L’arme est toujours braquée, vous la baissez. Vous respirez de nouveau, comme réchappée d’une longue apnée. Vous sentez le rouge qui monte à vos joues, vos oreilles qui chauffent. Vous entendez les petits pas dans le couloir. Les petits pieds nus qui font des traces dans le sang chaud de votre mari. Votre fils apparaît dans l’encadrement de la porte de votre chambre à coucher d’à peine douze mètres carrés.

Votre mari a dû ouvrir la porte que vous aviez fermée de l’extérieur, pour l’embrasser avant d’aller se coucher. Le petit ne bouge pas, n’a pas l’air sûr de ne pas être en train de rêver. Son lapin dans la main, qu’il tient par les oreilles, comme un vrai. Son pyjama Spiderman bleu, avec les surpiqûres rouges et le motif un peu craquelé sur la poitrine. Il ne dira rien. Le petit n’est pas un bavard. Un taiseux, comme son père. Un capricieux dont il faut deviner les vœux.

Vous videz vos poumons. Les remplissez fébrilement. Le petit ne doit pas voir ça. Peut-on grandir avec la mort.

Vous rechargez l’arme d’un geste habitué, en tirant la culasse pour faire monter la seconde balle. Surtout vous ne voulez rien dire à cet instant. Vous vous taisez. Vous visez la tête. Non, vous ne pouvez pas faire cela. Vous visez le petit cœur.

Vous tirez.

Quand vous ouvrez les yeux, le corps a glissé dans le couloir. Il s’est tassé contre le mur. Petit amas de chair rouge et bleu. Surhomme, super héros, mi-enfant mi-araignée, jambon purée, haricots beurre, pâtes au poulet, chocolat au goûter.

Peut-on rester calme. Peut-on ne pas craquer.

Quand vous songez à tourner l’arme contre vous, vous réalisez qu’elle est vide. Peut-on être un peu toutes les femmes.

Vous posez l’arme sur le lit, ôtez le peignoir beige, et dénouez la serviette autour de votre tête. Vous voilà nue. Toute nue. Devant tout le monde. Vous piochez dans l’armoire, une culotte, des bas. Vous vous habillez.

Vous êtes étrangement calme. Dans la commode, sous les chaussettes vous trouvez la boite en fer blanc. Vous en dévissez le couvercle, en sortez quatre beaux billets. Pour les péages, et pour l’essence. Dans la glace vous êtes belle, malgré la sueur qui fait briller vos tempes.

Vous enjambez froidement les corps, le fusil cassé sur l’épaule. Éteignez les lumières et longez le couloir. Vous descendez les escaliers. En enfilant vos chaussures fermées, vous peaufinez les derniers détails. Vous connaissez l’itinéraire. L’autoroute vers le sud. Les Pyrénées-Orientales. La frontière espagnole. Avant l’aube vous serez chez votre sœur. Réfugiée.

Le fusil, vous le laisserez en passant. Derrière un club de la Jonquera, il trouvera preneur qui ne parlera pas.

Vous prenez les clefs du Land, dans le vide-poche de l’entrée. Vous attrapez votre châle, sur le portemanteau. Vous couvrez votre tête, vos épaules, vous vous cachez. On ne voit que votre regard paniqué.

Vous réfléchirez dans la voiture. Pour l’instant vous agissez.

 

Vous sortez, refermez derrière vous. Double tour. Clef dans la poche de votre veste. La nuit est douce pour la saison. Vous actionnez l’ouverture centralisée du Land, et soulevez le haillon du coffre. Vous cachez le fusil dans la couverture du chien, et vous sursautez.

Lève les mains, vous entendez dans votre dos. Lève les mains, j’vais pas l’répéter. Vous connaissez la voix. C’est celle du généraliste pour qui vous travailliez auparavant. Vous vous exécutez en vous retournant.

Quatre hommes du comité de vigilance citoyenne se tiennent fièrement devant vous. Vous les reconnaissez malgré les passe-montagnes. Le médecin, le collègue de battue de votre mari qui bosse à la mairie, l’entraîneur de foot du petit, et le directeur de l’école maternelle. Ils tiennent des barres de fer, et des pistolets à grenaille. On a entendu des coups de feu, qu’est ce qui s’est passé, demande le médecin. Garde les mains bien levées, ajoute le directeur. Et enlève ce truc. Vous laissez tomber votre châle. Pourquoi n’est-on visible que quand on est cachée. Vous voudriez disparaître. Laissez-moi partir, vous dites. L’entraîneur éclate de rire. Si vous me tuez, c’est vous qui aurez des problèmes, vous ajoutez. Les hommes se rapprochent. Ils brandissent leurs barres de fer. Donne-nous les clefs.

Quand votre tempe rencontre les cailloux de l’allée, vous prenez conscience de la douleur foudroyante à votre genou. Le coup a dû vous briser l’articulation. Allez voir dans la maison, dit l’entraîneur de foot du petit en attrapant le trousseau dans votre poche. Je reste avec elle. Pas qu’elle nous file entre les pattes. L’entraîneur lance les clefs, les trois autres s’éloignent, et vous sentez déjà les doigts épais soulever le tissu de votre jupe, déchirer votre bas, tirer l’élastique de votre culotte. On a beau se croire toutes les femmes, on n’en est pas moins seule.

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