Anonym'us

Nouvelle n°9 : L’ENVERS DU DECORS

19 novembre 2017

L’envers du décors

 

— Thomas !

Le hurlement désespéré de Mel se perdit dans un vacarme assourdissant de tôles froissées. Thomas aurait voulu la serrer dans ses bras, lui dire qu’elle ne devait pas s’inquiéter. Mais il n’en eut pas le temps. Tout se passa à la fois si vite, sans qu’il puisse réagir, et si lentement, chaque seconde semblant durer une éternité. La douleur envahit le moindre recoin de son corps, pour disparaître aussi soudainement qu’elle était apparue. Comme si son cerveau avait finalement renoncé à traiter les milliers d’informations transmises par son système nerveux. Une douce lumière dorée illumina le nuage cotonneux qui se matérialisa autour de lui. Il se sentait bien. Terriblement bien.

 

— Mel, tout va bien ?

Elle ouvrit brutalement les yeux et croisa le regard plein de sollicitude de Thomas.

— Oui… J’ai dû m’assoupir un moment, répondit-elle lentement.

Elle laissa échapper un soupir de soulagement. Ce n’était qu’un cauchemar. Ce n’était pas la première fois qu’elle en faisait un et ce ne serait sûrement pas la dernière. Pendant quelques secondes, elle hésita à lui décrire ce qu’elle avait vu. C’était tellement surréaliste ! L’impression qu’elle avait eue, l’espace d’un instant, que leurs esprits fusionnaient, lui laissant percevoir ses pensées les plus intimes… Elle finit par renoncer. Ces images n’étaient que le fruit de son subconscient, la manifestation de sa peur la plus profonde. Elle ne les laisserait pas entacher ce moment de pur bonheur. Thomas était là, à ses côtés, c’est la seule chose qui comptait.

Elle se redressa pour observer le somptueux paysage aux couleurs improbables qui s’étalait devant leurs yeux. Les montagnes de rhyolite alternaient les teintes d’ocres jaunes, bruns, rouges, allant même jusqu’au bleu parfois. Le tout agrémenté d’une mousse d’un vert éclatant, qui contrastait avec les étendues de cendre grise. Quelques fumerolles s’échappaient du ruisseau en contrebas, petits nuages cotonneux qui finissaient par se dissiper dans l’atmosphère. Une légère odeur de soufre flottait dans l’air.

— C’est magnifique… commenta-t-elle d’un ton émerveillé.

— Une nature endormie qui se réveillera à un moment donné, glissa Thomas. Comme tout ce qui est vivant… Comme toi, Mel…

— J’aimerais ne plus jamais repartir…

Un sourire lointain se dessina sur le visage de Thomas tandis qu’il caressait doucement les longs cheveux bouclés de la jeune femme.

— Je sais… Mais j’ai quelque chose à te montrer, Mel…

 

 

1

 

 

— Encore une ! annonça fièrement le jeune châtelain en reposant la canne à pêche et le filet.

— Et maintenant, qu’allez-vous faire de ces grenouilles ? demanda Jean en haussant un sourcil.

— Les découper. Regarde bien, poursuivit Charles en attrapant l’animal gesticulant, tout en sortant un scalpel de sa poche.

— Mais elle est encore vivante ! s’exclama Jean avec un sursaut de dégoût.

— C’est ça qui est intéressant, répondit l’autre en plantant la lame affilée dans le cloaque du petit amphibien.

Absorbés par leur tâche, ils n’aperçurent pas la silhouette décharnée s’approcher d’eux. Mal rasé, vêtu d’un pantalon rapiécé et d’un pardessus miteux, l’homme dégageait une odeur nauséabonde. Il dévisagea les enfants l’un après l’autre, avant de glisser d’une voix rauque.

— Je sais qui tu es…

Charles et Jean sursautèrent et se tournèrent vers l’intrus. Le jeune châtelain se redressa de toute sa hauteur et le dévisagea d’un air hautain, sans chercher à masquer son profond mépris.

— Alors si vous savez qui je suis, quittez cet endroit. Un homme comme vous ne devrait même pas adresser la parole à quelqu’un de ma condition.

Jean se demanda un instant s’ils ne feraient pas mieux de déguerpir à toutes jambes. Châtelain ou pas châtelain, Charles ne ferait pas le poids, même avec son aide, si le clochard décidait de leur coller une raclée. Mais l’homme sembla plutôt désemparé par l’aplomb du jeune garçon.

— Je sais qui tu es… reprit l’homme d’une voix qui semblait moins assurée. On se reverra, maugréa-t-il avant de tourner les talons.

 

*

 

C’était la première fois que Bernard mettait les pieds dans le château. De magnifiques vitraux éclairaient un hall aux dimensions impressionnantes, surmonté d’un superbe lustre en cristal. Cette pièce était sans doute à elle seule aussi grande que le petit appartement de fonction qu’il occupait avec sa femme et son fils. Au milieu de ce somptueux décor, la Comtesse se tenait majestueusement et parlait d’une voix autoritaire. Elle dégageait une telle fatuité qu’il aurait bien tourné les talons sans plus de formalités. Une pensée fugace lui traversa l’esprit. « Elle s’adresse à l’uniforme, peu importe les gens qui en sont vêtus. Pour elle, il ne s’agit que de pions interchangeables… ».

— Je comprends, Madame la Comtesse, finit-il par répondre avec un sourire contraint. Mais Gaston est un pauvre hère qui n’a jamais montré le moindre signe de violence.

— Toutefois, il n’est pas exclu qu’il en fasse preuve un jour. Je veux que vous arrêtiez cet homme.

— Avec tout le respect que je vous dois, Madame, on ne peut enfermer un homme sur de simples présomptions.

— C’est un ordre ! Ne m’obligez pas à en référer à vos supérieurs.

Bernard sentit la colère monter en lui. Il détestait cette famille. Leur suffisance l’exaspérait au plus haut point. Mais l’origine de son aversion était sans doute bien plus profonde. Un couple d’opportunistes, maîtres dans l’art de la manipulation. Comme ils l’avaient prouvé durant la dernière guerre, en tissant subrepticement des liens aussi bien avec le régime de Vichy qu’avec les Forces Françaises Libres. Une position suffisamment ambiguë pour les mettre relativement à l’abri durant ce conflit. Pour Bernard, qui avait perdu ses deux frères au combat, l’idée même d’une telle duplicité était tout bonnement insupportable.

— N’ayez pas d’inquiétude, Madame la Comtesse, intervint Michel d’une voix posée. Nous allons faire le nécessaire pour qu’il ne vous importune plus.

Bernard se tourna vers son jeune adjoint qu’il fustigea du regard.

— J’y compte bien, reprit la Comtesse. Maintenant, veuillez m’excuser, mes invités m’attendent.

À peine eurent-ils quitté le château que Bernard laissa exploser sa colère.

— J’aimerais que vous évitiez d’intervenir de cette manière à l’avenir, lança-t-il à son adjoint.

— J’ai pensé que cela permettrait de désamorcer le conflit avant que la discussion ne dégénère. Si je me suis trompé, veuillez m’en excuser.

— Je maîtrisais la situation, bougonna Bernard.

Ce n’est pas un jeune gendarme comme lui qui allait lui donner des leçons. Michel avait rejoint sa brigade quelques mois auparavant, ce qui n’avait pas réjoui Bernard, bien au contraire. Un jeune loup aux dents longues, qui ne resterait sans doute pas longtemps dans leur petite ville sans histoire. Il possédait trop d’ambition pour cela et, ce qui faisait cruellement défaut à Bernard, une maîtrise parfaite des rouages de la diplomatie.

 

 

2

 

 

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Charles en s’approchant de Jean qui sanglotait, assis sur les marches de l’escalier.

— C’est Goopy, il a disparu.

— Tu l’as appelé ?

— Ça fait des heures, mais il ne revient toujours pas.

— Ce n’est qu’un chien.

— C’est mon chien !

— On va le retrouver. Suis-moi.

Jean lui adressa un regard reconnaissant et s’empressa de se lever. Charles l’impressionnait parfois, il était tellement fort et intelligent… Il se sentait fier de l’avoir pour ami. Nul doute qu’avec son aide, ils allaient retrouver son petit compagnon. Lorsque sa maman lui avait offert ce chien, quelques mois auparavant, il avait bondi de joie. C’était son rêve qui se réalisait. Aujourd’hui, il ne comprenait pas ce qui avait pu se produire. Goopy ne se sauvait jamais de la sorte. Ils se promenèrent dans les bois pendant un long moment, sans cesser d’appeler le chien.

— Je crois que nous devrions faire demi-tour maintenant, glissa Jean d’une voix éteinte.

— Tu veux le retrouver ou non, ton chien ?

— Oui, mais ma mère ne veut pas que je sorte du parc.

— Qui lui dira ?

— Je ne sais pas…

— Elle ne l’apprendra jamais, rétorqua Charles d’un ton autoritaire. On continue. Prends ce chemin, moi je vais par là.

 

*

 

— Ne t’inquiète pas, Maria, glissa Bernard en s’emparant des mains de la mère éplorée. Nous allons le retrouver.

— Jean ne disparaîtrait jamais comme ça, sans prévenir.

— Je sais… répondit Bernard d’un ton soucieux.

Jean était vraiment un brave garçon. La fierté de leur curé depuis qu’il avait revêtu l’aube des Enfants de Chœur. Un enfant aimé de tous qui sans nul doute avait trouvé sa vocation. Tout le monde imaginait déjà le prêtre humble et vertueux qu’il ne manquerait pas de devenir.

— Vous ne pensez pas qu’il s’agit d’un simple retard sans importance, n’est-ce pas ? demanda Michel tandis qu’ils quittaient les dépendances pour rejoindre l’imposante demeure.

— Non. Je connais ce garçon depuis qu’il est né. Il n’est pas du genre à désobéir à sa mère.

Bernard n’était pas enchanté à l’idée de retourner au château, mais si le jeune comte pouvait leur fournir des informations susceptibles de les aider à retrouver l’enfant, ils ne devaient pas négliger cette piste. Le majordome obséquieux vint leur ouvrir la porte et les fit entrer tandis qu’il allait quérir la propriétaire des lieux.

— Je suis sincèrement navré de vous importuner à cette heure, Madame la Comtesse, mais Jean, le fils de votre jardinier, a disparu. Peut-être le jeune comte pourrait-il nous aider ? Sa mère nous a dit qu’ils étaient amis. Pourrions-nous lui poser quelques questions ?

— Il arrive à Charles d’accorder un peu de son temps à ce jeune garçon, mais on peut difficilement parler d’amitié, répliqua la Comtesse en fronçant les sourcils. Je doute sincèrement qu’il puisse vous apprendre grand-chose. Le dîner va bientôt être servi, j’ose espérer que vous n’en aurez pas pour longtemps. Charles, pouvez-vous venir un instant ? Avez-vous vu le fils du jardinier aujourd’hui ?

— Cet après-midi, Mère, indiqua le jeune garçon en venant les rejoindre. Il avait perdu son chien. Je l’ai accompagné dans le parc afin de tenter de le retrouver.

— À quelle heure l’avez-vous vu pour la dernière fois ? demanda Bernard.

— Vers 16 heures. J’ai fini par faire demi-tour. Mais Jean a voulu continuer.

— Dans quelle direction est-il parti ?

— Dans les bois, vers l’étang.

Les gendarmes remercièrent poliment les châtelains avant de s’éclipser.

— Il faut organiser une battue, annonça Bernard. Il s’est peut-être blessé. Nous devons nous dépêcher avant que la nuit ne tombe. Prévenez tout le monde.

Il ne leur fallut pas plus d’une demi-heure pour rassembler une vingtaine de volontaires à l’orée du bois. Bernard étala une carte sur le capot de la voiture et se chargea de coordonner les équipes.

— Je pense qu’il faudrait pousser jusqu’à la cabane du clochard, intervint Michel. Rappelez-vous ce que nous a dit la Comtesse. Il a effrayé les gosses.

— C’est une perte de temps. Gaston ne ferait pas de mal à une mouche.

— Comment pouvez-vous en être si sûr ?

— Il y a une chose qu’on ne vous apprend pas à l’école, rétorqua Bernard d’un ton exaspéré. C’est l’intuition. Celle qui vous viendra après des années d’expérience. Allez-y, si vous y tenez, mais je veux que vous reveniez sur votre zone dès que possible.

Les équipes se séparèrent et se mirent à parcourir lentement les bois. Les appels résonnaient de toute part, sans obtenir la moindre réponse. Le jour commençait à baisser et Bernard sentit une boule se former au creux de son estomac. Avec la nuit, leurs chances de retrouver l’enfant s’amenuiseraient. Sans compter qu’ils allaient sans doute devoir draguer l’étang. Sa radio se mit à grésiller et il la sortit de sa poche.

— On l’a retrouvé… annonça la voix lointaine de son adjoint.

Plusieurs personnes se pressaient autour du cabanon délabré lorsque Bernard arriva sur place. Un gendarme au teint verdâtre en sortit en courant et eut à peine le temps d’atteindre les broussailles avant de vomir. Il s’essuya la bouche et releva la tête en l’apercevant.

— Ce n’est pas beau à voir, chef. Une vraie boucherie…

Bernard s’approcha du clochard effondré près de la porte, entouré par deux gendarmes. Jamais il ne l’avait vu dans pareil état. Ses mains étaient couvertes de sang et il tremblait de tous ses membres.

— Que s’est-il passé, Gaston ? demanda Bernard d’une voix sourde en s’accroupissant à côté de lui.

— C’est le diable, le diable… hurla ce dernier en tournant vers lui un visage déformé par la folie.

Bernard se releva et aperçut Michel, se pavanant fièrement au milieu de plusieurs volontaires. Il sentit une vague de dégoût l’envahir en discernant une lueur de triomphe dans son regard. C’était l’affaire que son adjoint attendait impatiemment, celle qui allait le propulser vers les sommets.

 

 

3

 

 

Bernard posa délicatement le cadre dans le carton contenant ses effets personnels. Il se sentait totalement vidé. Toutes ces années de travail, toute sa vie réduite à néant à cause d’une simple erreur d’appréciation. Jamais il ne pourrait se la pardonner. Il leva la tête en voyant l’un de ses collègues entrer dans le bureau.

— Je suis désolé, Bernard, lança ce dernier en venant s’asseoir en face de lui.

— J’ai commis une erreur.

— Tout le monde peut commettre une erreur.

— Un gamin est mort, Paul ! J’ai laissé mes sentiments personnels prendre le pas sur mon travail, cela n’aurait jamais dû se produire… La Comtesse m’avait fait part de ses inquiétudes, et moi, je n’ai rien fait. Je n’ai même pas pris le temps d’aller voir ce qu’il en était. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que je déteste cette famille et tout ce qu’elle représente ! Lorsque je les vois se pavaner pendant l’office du dimanche, confortablement installés dans leur espace réservé, alors qu’ils sont incapables de faire preuve d’une once d’amour ou d’humilité… Lorsque je vois ces pleutres calfeutrés dans leur superbe château, alors que d’autres vont mourir au combat… Lorsque je vois cette caste qui use et abuse de son argent et de son pouvoir… Tout cela me révolte. Où sont les valeurs de la République, dans tout ça ? Liberté, égalité, fraternité… Laisse-moi rire. Voilà pourquoi je n’ai pas bougé. Simplement pour leur montrer que l’argent n’achète pas tout.

Paul ne sut quoi répondre. Bernard n’avait fait que dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Cette famille faisait partie des plus grosses fortunes de France. Et avec l’argent, venait le pouvoir. Un pouvoir qu’ils n’hésitaient pas à utiliser. Ils avaient toujours eu la mainmise sur cette ville.

— De toute façon, reprit Bernard d’un ton douloureux, même si l’on ne m’avait pas poliment demandé de quitter mes fonctions, je n’aurais pas pu rester ici. Comment veux-tu que je regarde en face la mère de ce gamin, maintenant ?

— Tu es un bon gendarme, Bernard. Tu n’as rien à te reprocher. Personne ne pouvait prévoir ce qui allait arriver. Nous étions tous persuadés que Gaston était inoffensif.

— Pas tous, constata-t-il en tendant un dossier cartonné à son collègue. Voici les informations demandées par Michel.

— Et alors ?

— Gaston était un prêtre défroqué. Il avait eu quelques problèmes avec sa hiérarchie. Des exorcismes pratiqués sans l’aval de ses supérieurs, entre autres…

— Un prêtre ! releva son collègue d’un ton surpris.

— Oui. Et ce n’est pas la première fois qu’il sème un cadavre sur sa route. L’un de ses exorcismes a mal tourné. Ce qui a coûté la vie à une fillette.

— C’est ce qui lui aurait fait perdre les pédales d’après toi ?

— À force de « fréquenter » le diable, on peut imaginer que toutes ces pensées malsaines ont tourné à l’obsession.

— Il aurait imaginé que le petit Jean était possédé ?

— J’ai du mal à le croire, avoua Bernard d’un ton désemparé, surtout connaissant ce gamin. D’après ce dossier, Gaston était pour le moins instable depuis le décès de la fillette. Mais qu’est-ce qui l’a fait basculer irrémédiablement dans la folie ? Je crains qu’on ne le sache jamais.

— Est-ce qu’il a fini par avouer ?

— Non. Il refuse obstinément de prononcer le moindre mot.

— Ce n’est pas grave, les preuves sont suffisamment éloquentes. Là où il est, il ne fera plus de mal à personne.

— Sans doute… Au revoir, Paul, conclut Bernard en ramassant rapidement son carton.

Il voulait profiter du calme relatif du déjeuner pour quitter ce bureau qu’il avait occupé durant de si longues années. Il souhaitait éviter les regards compatissants de ses collègues et, surtout, le sourire arrogant de son jeune adjoint.

 

 

4

 

 

Les images se dissipèrent, laissant le paisible paysage retrouver sa place. Mel se tourna vers Thomas et lui lança un regard atterré.

— Tout cela avait l’air si réel, dit-elle lentement.

— Parce que ces événements ont réellement eu lieu.

— Comment as-tu… commença-t-elle avant de s’arrêter net.

Elle n’était pas sûre d’avoir envie de le savoir.

— Cet enfant est toujours vivant ?

— Oui, mais il s’agit d’un adulte aujourd’hui.

— Ce gosse est machiavélique, Thomas ! Tuer le chien pour attirer l’autre garçon, mettre de la drogue dans la bouteille du clochard, afin d’être sûr que celui-ci ne serait pas en état d’intervenir dans sa sinistre mise en scène… Jusqu’aux vêtements propres qu’il avait cachés pour ne pas rentrer chez lui couvert de sang. Il avait tout planifié dans le moindre détail. Quant au sort qu’il a réservé à ce pauvre enfant…

— Charles a toujours été doté d’une vive intelligence, mais il est dénué de toute empathie. Et ce n’était que le début…

— S’il existe réellement… Il faut l’empêcher de continuer à nuire !

— Mais pour cela, nous avons besoin de toi.

— Moi ? Mais qu’est-ce que je pourrais bien faire ?

— Accepter la réalité.

Elle tourna vers lui un regard suppliant.

— Rien ne t’y oblige, ajouta-t-il doucement. Tu peux aussi choisir de rester ici, jusqu’à la fin… Personne ne te le reprochera.

— Si je refuse, il continuera ses exactions, c’est ça ? Mais si j’accepte, nous pourrons changer le cours des événements…

Thomas acquiesça doucement.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu es quelqu’un d’exceptionnel…

— Je n’ai rien d’exceptionnel.

— Tu ne le sais pas encore. Mais moi, je l’ai toujours su.

— Tu as toujours eu réponse à tout, répliqua-t-elle avec un profond soupir. Si… si je m’en vais, est-ce que je me souviendrai encore de tout ça ?

— Il y a beaucoup de choses que tu devras oublier. Toutefois, certaines images ne disparaîtront jamais totalement.

Des larmes se mirent à couler le long des joues de Mel. Elle savait que sa place n’était pas ici. Intuitivement, elle l’avait compris depuis bien longtemps. Elle releva la tête et plongea son regard dans le sien. Elle y vit tout ce qu’elle avait refusé d’admettre jusqu’à présent. Un grand silence envahit les lieux et ils restèrent un moment serrés l’un contre l’autre, profitant de leurs derniers instants dans cet endroit paisible.

— Tu es prête, maintenant ? demanda-t-il doucement.

— Oui, chuchota-t-elle en refoulant ses larmes.

— Alors il est temps de partir. Toutes ces images qui nous entourent sont celles que tu as amenées avec toi, commença-t-il avec un geste de la main, tandis que les montagnes colorées s’effaçaient peu à peu autour d’elle.

Le corps de Thomas s’estompa, jusqu’à devenir une silhouette lumineuse aux contours incertains. Un monde cotonneux l’entourait désormais, et elle se sentit assaillie par une foule de pensées qu’elle ne comprenait pas.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle sans pouvoir masquer son appréhension. Qu’est-ce que c’est ?

— Le passé, le présent, le futur… Ne t’inquiète pas, souffla-t-il. C’est trop tôt pour cela. Suis-moi, simplement.

L’image d’une chambre d’hôpital se matérialisa dans son esprit. Il lui fallut un moment pour reconnaître la femme allongée dans le lit.

— C’est moi, n’est-ce pas ? Cela fait combien de temps que je suis ici ?

— L’accident a eu lieu il y a plusieurs mois. Tu n’as jamais émergé de ton coma depuis cette date. Aujourd’hui, l’heure est venue de te réveiller.

— Et toi, où es-tu ? Je ne te vois pas. Tu m’as promis que tu serais toujours à mes côtés.

— Oui, je serai là. Les choses seront simplement différentes.

— Pourquoi ?

— Tu connais déjà la réponse à cette question, répondit Thomas affectueusement. Je suis mort, Mel. Alors que toi, tu es encore en vie…

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