Le Boudoir des Nanas

Quand on y pense…

25 avril 2017

Quand on y pense…

Cette phrase dite lors de soirées arrosées, ou pas, et qui invite à des discussions sérieuses, drôles, tristes, emportées…

Quand on y pense…

Parce que oui parfois, on pense.

A tout, à rien.

A ces petites choses, et à des plus grandes.

Et surtout, aujourd’hui… Quand on y pense…

A ces journées passées, loin dans notre jeunesse, avec nos potes de rues, de notre quartier. A rester assis sur un muret, à regarder les plus grands tirer quelques taffes sur une clope volée dans le paquet paternel, ou boire au goulot des gorgées de bière, vous vous souvenez, ces « 3/4 » de bière bon marché si acide qu’on pouvait nettoyer la chaîne des mobylettes de Laurent ou de Momo avec… A se raconter des conneries dont je ne me souviens plus. Seuls les souvenirs de nos rires, de nos cris quand les mecs se lançaient dans des batailles d’eau près de la fontaine que nous squattions, nos engueulades sans lendemain, nos fous rires incontrôlables quand la mamie du coin nous menaçait avec sa canne car nous étions trop bruyants, les soupirs de déception quand certains partaient faire du cross dans les bois et que nous n’avions pas le droit de les suivre, les alibis que nous inventions pour couvrir les conneries des autres, les cris de joie quand nous apprenions que la plupart d’entre nous se rejoindrait en colo, la même depuis des années, ces escapades nocturnes de tente à tente d’ailleurs, pendant ces mois d’été, à essayer de tromper la vigilance de nos « monos » qui faisaient parfois semblant de ne pas nous voir, ou des coups de pied au derrière de la part du directeur quand on se faisait choper. Les premiers émois amoureux. Les grandes histoires ou les petites amourettes. Les jalousies, les disputes… Mais surtout ces amitiés diverses qui nous liaient tous. Nous nous appelions Mohamed, Eric, Christophe, Murielle, Daniel, Manuel, Leïla, Samir, Valérie, Isabelle, Patrick, Fanny, Tony, Rosalba, David, Jacques,Sandrine, Milagros, Julien, Nassera, Karine, Annie, Audrey, Saïd, Thierry, Xavier, Karim, Laurent, Nathalie… Nous étions de toutes les origines, de toutes les cultures. Des potes, des copains, des amis.

Nous n’imaginions pas à l’époque que certains de nos chemins croiseraient celui de l’extrême droite. Nous étions tous ou presque des enfants d’immigrés, des petits enfants de travailleurs étrangers venus se pourrir les poumons dans la vallée sidérurgique. Nos grands parents avaient vécu chichement dans un pays qui les avait accueillis les bras ouverts pour redresser une situation économique plus que bancale. Certains parlaient italien, portugais, arabe, espagnol, polonais à la maison. D’autres pas, leurs grands parents ayant fait le choix de ne plus parler que la langue de ce pays qui nourrissait leurs familles. Une fois dans la rue, nous étions tous de ce même monde: celui de l’insouciance de l’enfance et de l’adolescence. Nous nous foutions de savoir ce que les autres mangeaient ou pas. Nous nous fichions de savoir quel Dieu ils priaient. Nous nous moquions de savoir les opinions politiques de nos parents. Nous, nous étions des minots aux yeux grands ouverts qui bouffaient la vie. La vraie vie.

Nous étions à mille lieux d’imaginer qu’un jour nos chemins se sépareraient parce que la vie est tortueuse et sans concessions.

Nous avons grandi plus ou moins loin les uns des autres. Certains sont partis et nous les avons perdu de vue. D’autres n’ont pas su arrêter leurs conneries et sont partis vers d’autres cieux. Le hasard nous a fait nous revoir ou nous retrouver des décennies après sur les réseaux sociaux. parfois nous échangeons des souvenirs, des anecdotes, des photos, des rires et des sourires virtuels. Nous sommes différents comme nous l’étions déjà sans doute mais nous sommes restés, au fond de nous, ces gamins, parfois aux vies pas toujours simples, mais aux sourires magnifiques…

Et puis cette parfois détestable virtualité qui montre des côtés obscurs que nous découvrons, avec tristesse et incompréhension.

Non, ce n’est pas possible, la vie ne vous a pas tant abîmés que cela, au point que vous brandissiez la haine de l’autre. La haine de la différence, et de l’inconnu. Mais merde quoi! Vous avez donc oublié tout ça? Notre solidarité quand l’un d’entre nous se prenait une raclée parce qu’il rentrait chez lui amoché, parce qu’il s’était battu pour une rayure sur son vélo, ou pour une histoire de gonzesse, ou qu’il se faisait coller pour une connerie qu’il n’avait pas faite? Vous avez oublié cette compassion dénuée de tout intérêt que nous avions les uns envers les autres? Vous avez oublié les fêtes d’école pendant lesquelles nous chantions tous Jean Ferrat ou Brel? Le sourire de nos parents, fiers, vous les avez oubliés aussi? Vous avez oublié nos rires? Nos amitiés?

Nous étions heureux, tous ensemble. A pleurer à la mort de Coluche et de Balavoine. A chanter les groupes de rock, tous, à tue-tête lors de nos soirées sous les étoiles. A rire des cascades de certains en BMX ou mobylette. Cela voulait dire quoi, à l’époque « être raciste »? Ben rien. Nous étions racistes envers les cons. C’était tout.

Certains d’entre vous ont perdu la mémoire de ces jolies choses. Certains ont oublié qui ils étaient en oubliant ce que nous avons vécu tous ensemble. Ce qui les a construit. Ce qui nous a construit.

La peur, les expériences douloureuses ont peut être effacé tout cela. Une sorte de « reset » effaçant cette mémoire vive de nos jeunes années.

Depuis deux jours, j’ai mal à mon enfance, à mon adolescence.

J’ai ces images là, en tête. Celle des couleurs différentes de nos yeux. Celle de nos éclats de rire conjugués au temps du bonheur et de l’insouciance. Celle de nos amitiés encore si présentes.

Mais merde. Mais comment brandir le spectre de la haine quand on a vécu ça?

Vous pouvez m’expliquer? Vous êtes capables de justifier ces statuts immondes que vous partagez? Ces propos infects qui ne vous grandissent en rien? Fermer les frontières. Ça veut dire quoi? Vous savez comme moi que pour aller au Luxembourg, à quelques minuscules kilomètres de nos terrains de jeux, nous pouvions passer en pleine forêt par 20 chemins différents si nous le souhaitions. Vous voulez construire un mur, c’est ça? Vous dénoncez l’immigration, celle là même qui a fait que nous sommes nés dans le Pays Haut lorrain. Mais à l’heure actuelle, de quels flux migratoires parlez vous? Ouvrez les yeux. Il n’y a plus de grandes vagues d’immigrés comme à l’époque de nos grands parents. Oui, certains traversent la Méditerranée pour venir vivre chez nous, pour espérer vivre mieux, pour fuir des guerres atroces et inhumaines. Ok. Et alors? Si des gamins de migrants étaient venus nous rejoindre sur nos bancs à l’époque, nous leur aurions fait une place grande comme nos cœurs d’enfants. Et ça j’en suis persuadée. L’âge adulte vous a fait perdre cette innocence, cette bonté simple et cette ouverture d’esprit que nous avions sans même nous en rendre compte.

Nous étions des mômes multicolores. Aux familles multiculturelles, souvent. Nous avons partagé nos vies, nos rues, nos murets, nos vélos, nos goûters, nos rires, nos petits tracas, nos rêves et nos espoirs. Depuis dimanche, certains d’entre vous partagent haine, peur et inepties racistes.

Putain… Que c’est triste quand on y pense.

Nath.

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