Anonym'us

Trophée Anonym’us #15 – Grain de Sable

22 janvier 2016

Quand un grain de sable vient compromettre… Un crime. Un projet. une vie.

Quinzième nouvelle du Trophée Anonym’us.

 

Les gars tournent en rond dans la cour en serrant les dents, ils ne savent pas. Ils cherchent, ils croient parfois trouver, ça les illumine quelques instants avant que le mirage s’estompe et les laisse comme des cons, pantois durant la promenade. Voilà ce que fait la prison, voilà tout ce que ça donne : la prison est un réservoir de rêves brisés, un amas de types qui revivent au ralenti les quelques secondes durant lesquelles ils ont sombré, le dérapage. La prison ne fait que nourrir l’esprit de revanche. Ils réfléchissent. Ils en arrivent à ne plus voir qu’un détail, qu’il rendent responsable de leur quotidien sinistre. Ce détail, tout le monde ici en a un, un grain de sable qu’on maudit en silence et qu’on se promet de gommer lors du prochain coup, celui qu’on montera quand on sera de nouveau dehors, celui dont on sortira victorieux, un sourire magnifique dans le bruit des lingots qui déboulent. Le grain de sable venu se glisser dans les rouages, on le maudit du matin au soir. On le connaît. On rêve au coup sans faille, parce que maintenant on sait.

La suite est ici… 

            Je suis là, moi aussi, parmi tous ces gars qui comptent les jours en mûrissant un coup futur, sans une erreur, un plan parfait, un truc impeccable qui fonctionnera et puis tu verras, ce sera le soleil, un cocktail avant le plongeon dans l’eau bleue. Pour quelques-uns, je suis « le fêlé », un monstre de patience. Les plus érudits m’appellent « Nostradamus ». Pour la plupart, je suis juste « le vieux ». J’ai le même uniforme qu’eux, je marche doucement. Je ferme souvent les yeux, comme eux. Mais moi, c’est différent : le coup sans faille, je l’ai fait. Le gros coup qui change tout. J’ai mis quatre décennies à le confectionner, le polir et le regarder pousser. Je suis un vieux fou qui s’est donné les moyens de prédire l’avenir. J’aurai soixante-six ans la semaine prochaine, au sommet de mon édifice.

 

Je n’en avais que vingt-sept quand j’en ai posé la première pierre. Un premier petit caillou tout lisse, presque une blague : au retour d’une semaine de vacances avec ma jeune épouse et notre bébé, à ma descente du train, je m’arrête net sur le quai parmi les voyageurs. Ma femme me voit lâcher la valise à mes pieds, me demande si tout va bien, je réprime un tremblement, les yeux exorbités. Je parle d’un flash, d’une vision d’horreur. Un accident de voiture. Je fais mes premiers pas de comédien, c’est compliqué, mais j’ai répété face au miroir, et je suis sans doute au point puisque ma femme est livide. Elle me tient par le bras, la vision s’affine, c’est une Fiat, la nôtre, un virage en épingle et la direction folle, un platane et du sang. Arrivés chez nous, je fais le tour de l’auto. Rien de suspect, mais j’insiste, convaincu qu’un danger nous guette. Je supplie ma femme de me croire. J’appelle un garagiste. Un camion plateau. La Fiat part en révision.    (…)

 

Partager sur…Share on Facebook0Tweet about this on Twitter0Google+0Pin on Pinterest0

Vous aimerez sans doute

Pas de commentaire

Laisser un commentaire