Anonym'us

Trophée Anonym’us #19 – Les aigles endormis

12 février 2016

Vous voulez une gifle? Une vraie gifle littéraire?

Alors lisez cette nouvelle!

D’une écriture magnifique. Sur un sujet bouleversant.

Dans mon quatuor final.

 

Je viens d’un endroit que beaucoup de gens ne savent pas situer sur une carte. Bercées par la douce mer adriatique, les montagnes de la chaîne balkanique y crèvent un ciel pétant de bleu sillonné par les sublimes oiseaux de proie qui ont donné son nom à ces terres : Shqipëri, le pays des aigles, c’est comme ça qu’on l’appelle dans ma langue. Le reste du monde lui préfère une autre appellation. L’Albanie, mondialement connue pour ce qu’elle a de plus mauvais : nos ressortissants criminels, réputés parmi les plus durs – même si les russes et les italiens en ont beaucoup rajouté à ce sujet ; nos filles, devenues chair fraîche pour la prostitution mondialisée, et notre régime communiste, qui a la singularité d’avoir été en son temps le plus fermé du monde.
C’est difficile à comprendre, impossible peut-être, pour ceux qui n’étaient pas là. Pendant le régime, surtout les dernières années, tout nous était interdit : les routes barrées, les frontières fermées, les moyens de locomotion réduits à leur plus simple expression. Même aller voir un cousin à trente kilomètres relevait de l’épopée. Le Pays tout entier s’était fait bouffer par la paranoïa d’Enver. Entre la police politique, la police secrète et ceux qui leur parlaient contre deux leks, même péter de travers pouvait vous envoyer en prison. Essayer de sortir, c’était risquer une rafale de Kalachnikovs entre les omoplates. Et dans nos montagnes, des bunkers, on en trouve tous les kilomètres. Difficile de passer au travers.
Alors on restait là, crevant à petit feu nos vies de robots sous contrôle, sans liberté, rêvant de partir et n’osant rien faire. Notez, je n’étais pas le plus à plaindre. Dans mon absence de choix, j’ai même plutôt eu du pot. Je réparais les machines dans une usine de coton. Un ami de mon père m’avait organisé un mariage avec une jeune fille d’un village des alentours, Rina. Douce et aimable, elle était infirmière et partageait avec moi cette envie de vivre vraiment, c’est-à-dire loin d’ici. J’étais fils unique, ce qui est plutôt rare pour ma génération, et mes parents étant morts dans un stupide accident de barque sur le lac de Pogradec, nous vivions seuls dans un petit appartement de deux pièces au nord de Korça. De la fenêtre, on voyait les montagnes qui cernent la ville, et derrière elles, nous devinions une frontière infranchissable.     (…)
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