Anonym'us

Trophée Anonym’us #21 – Nous sommes tous les hommes

22 février 2016

Une nouvelle qui rend aussi un vibrant hommage aux victimes de la barbarie humaine…

 

À son réveil, confinée dans leur chambre, il lui semblait que rien de tout ce qu’ils avaient vécu ces derniers jours n’appartenait au réel. Mais ce n’était qu’une impression, infiniment vague
Se lever. Affronter l’heure embrasée du matin. Dans un bruissement de drap, laisser l’autre à l’abandon. Cette nuit, rescapée d’hier, elle lui avait fait l’amour avec ce sentiment qu’elle se donnait à lui entière, pour la dernière fois.
Sous la douche, elle regarda l’eau ruisseler sur son ventre. Jouir. Jouir au creux de l’autre. Eux, comment faisaient-ils l’amour ?
Caressaient-ils ?
Embrassaient-ils ?
Fermaient-ils les yeux ?
Tirer des balles, exploser des têtes comme on casserait des noix, fiers de cette brillante ignorance, le cœur fou battant derrière l’œil.
Et leur âme ?
Où se cachait-elle lorsqu’ils commettaient pareilles cruautés ?
Sous-vêtements kaki, elle s’habilla ; la couleur était jolie contre sa peau. Kaki comme la casquette de papi, comme la guerre de papi. La guerre, il la cachait dans le trouble bleu de ses yeux. Il avait rapporté d’Indochine des images que des caméras filment aujourd’hui dans les rues de Paris. Lorsqu’il la prenait sur ses genoux avec tendresse, et de cette voix rugueuse lui disait « ma toute belle », il savait revenir de loin, de ce trou où une nuit, il joua aux cartes pour la dernière fois avec ses camarades, et il puisait dans la contemplation de ses petits-enfants une joie miraculeuse. Ce grand-père avait cette étrange façon de s’endormir dans le fauteuil du salon, sombrant comme l’on referme sur soi de lourdes portes. Où était-il allé ce vieil homme costaud, massif, doux, vêtu comme un chasseur, mais qui se contentait de manier la canne à pêche ? Derrière quel nuage taillait-il encore pour elle un bâton ?    (…)
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