Anonym'us

Trophée Anonym’us #5 – Terminal Croisière.

29 novembre 2015

La cinquième nouvelle du Trophée Anonym’us : « Terminal Croisière »
Vous me dites ce que vous en pensez ?

« Le téléphone fixe – il ne savait jamais où était le portable, généralement hors de portée, éteint, au fond d’un tiroir de commode ou d’une poche de veste accrochée dans la penderie – sonna très tôt, et ce maudit appareil inventé par des maniaques un siècle et demi plus tôt se trouvait dans le salon. Il se leva en maugréant.

— Bonjour, ici la police aux frontières. Vous traduisez bien du russe ?
— Ça m’arrive, avait-il répondu d’une voix rauque de fumeur aux aurores.

Il était encore embourbé dans les miasmes d’un rêve désagréable – une femme disparue depuis des lustres aux oubliettes de la vie lui expliquant ses défauts par le menu – éternelle litanie au verdict définitif.
Il n’avait plus pensé à elle depuis vingt ans, l’époque où elle l’avait largué sans fioritures. Pourquoi revenait-elle le hanter ce matin ? Le policier poursuivit :
— Je vous réveille ? Désolé. Vous pouvez venir vers sept heures ? On a un interrogatoire avec un ressortissant du Caucase. Il parle tchétchène, mais on n’a personne pour ça. Il parle russe aussi, d’après ce qu’on a compris. Il connaît trois mots d’anglais. Pas plus. On a besoin de vous.
Il avait jeté un coup d’œil au réveil, il était six heures dix.
— J’arrive.

Toute prestation entamée avant huit heures comptait double tarif. Toutefois, le succube nocturne lui avait collé un bourdon à dissiper d’urgence, à grand renfort de caféine, pour débarquer chez les PAF purgé des sentiments, tout en nerfs.
— Ah, merci, dit le policier, soulagé. Dites, ça n’est pas à l’endroit habituel. C’est au terminal croisière, au poste de contrôle pour embarquer sur l’Imperial Luxury. Venez avec vos papiers.
— J’ai l’habitude, dit-il en ouvrant la fenêtre et en regardant vers la droite.

Il vit la proue bleue du ferry pour l’Angleterre, et au-delà, de l’autre côté du bassin, le HLM flottant de sept étages, arrivé dans la nuit. Le policier avait raccroché. Il avala un thermos de café froid, avant de sortir en quatrième vitesse dans une matinée maussade de la fin août, qui annonçait l’automne. Il longea la route qui menait dans le port, obliqua sur la droite, entre la voie ferrée désaffectée et les quais de déchargement des entrepôts industriels désaffectés aussi. Il tourna à gauche au bout de la voie et la masse formidable du navire de croisière se dressait à quai, écrasant les bâtiments à l’entour. Il entra dans le hangar de débarquement abritant le poste de contrôle et les policiers en uniforme avaient l’air surpris de le voir arriver à pied, muni d’un simple parapluie.
Il prenait toujours soin de se saper milord avant les interrogatoires – à une époque européo-atlantiste de politkorrektnost, comme on disait en Russie, ça s’appelait des « auditions » – de se raser de près et de passer une cravate même en plein été, pour se différencier des policiers. Il marquait ainsi sa neutralité vis-à-vis des suspects qui l’accueillaient toujours avec hostilité au premier abord, avant de percuter qu’il n’était d’aucun bord, finissant souvent par s’adresser directement à lui dans leurs suppliques d’innocence, ou leurs mensonges de truands. À ce stade ultérieur des opérations, il lui fallait leur rappeler qu’il n’était qu’un intermédiaire. D’où l’utilité de cette façade démodée, veste et cravate, pli du pantalon en lame de rasoir.
En arrivant dans le petit bureau au fond du hangar, il avait eu un choc. Le suspect menotté à la chaise en plastique ne lui était pas inconnu. Il avait croisé cette tête anguleuse au nez cassé, la peau couleur tabac, quelque temps plus tôt, au bureau d’état civil de la mairie du port, dans la cohue. Il avait eu lui aussi des papiers à établir pour se domicilier. Pour tromper l’ennui d’une longue attente tracassière dans une administration débordée, il avait aidé une femme d’un certain âge, vêtue comme dans le Caucase, robe de gros drap noir, foulard fleuri couvrant la chevelure, à la mode musulmane. Elle ne comprenait rien à l’anglais rudimentaire des employés du guichet. Il lui avait indiqué celui auquel elle devait se rendre avec son formulaire de réfugiée. Celle-ci l’accablait de remerciements émus, lorsque le suspect à présent menotté à la chaise s’était approché. En jean, blouson de skaï et baskets, le jeune homme au nez cassé avait chassé sa mère en quelques mots péremptoires.
— Vas-y, je te rejoins.
— Viens avec moi, il m’a dit où aller, le guichet 51…
— Vas-y, je te rejoins, il faut que je parle à ce mec-là.
La mère s’était inclinée, dans son pays, on n’intervenait pas dans les affaires des hommes.
— Tu viens pour tes papiers ?… C’est ouvert tous les jours, ici ?… avait demandé le jeune homme, dans un russe teinté d’un fort accent caucasien.
— Non, pas le mercredi.
— Tu connais Moscou ?… Tu parles comme là-bas…
Le jeune homme l’avait entendu s’adresser à sa mère.
— J’y ai habité.
— Je m’installe. J’ai trouvé du travail. De nos jours, on ne laisse pas passer ce genre d’occases.
Mais quelque chose avait fait tiquer le jeune homme au nez cassé, aux traits anguleux et marqués sous le hâle.
— Tu es russe ?…
— Non.

Le jeune homme s’était alors excusé, lui avait serré la main et s’était éclipsé.
Et il le retrouvait là, fait aux pattes, enchaîné, face à un jeune policier aux épaules élargies par des séances de poids et haltères. Le policier était plongé dans la paperasse réglementaire suivant l’appréhension du suspect. L’éclair de reconnaissance entre l’interprète et celui-ci lui avait échappé. Lorsque le policier releva yeux pour saluer l’interprète et le prier de s’asseoir, leurs traits étaient redevenus impassibles.

— Bon, je vous préviens, dit le jeune flic sportif, c’est pas l’affaire du siècle. On a trouvé sur lui cinquante grammes d’opium brut.
L’interprète n’avait pu réprimer un haussement de sourcils : la prise ne lui semblait pas anodine, ni en marchandise, ni en quantité.
— … Non, avait repris le représentant de la loi d’un ton blasé, ça arrive. De l’op’, on tombe dessus de temps en temps, avec tous ces ressortissants d’Asie Centrale. Ce qui nous intéresse, c’est l’endroit où on l’a agrafé : le débarcadère des vaisseaux de croisière. L’accès est réservé aux passagers du navire. C’est pour ça qu’on l’interroge ici, et pas au poste central. Il était en zone extraterritoriale. Vous pouvez lui demander ce qu’il foutait là avec ce sac d’opium ?…
Le suspect suivait l’échange entre les deux hommes, ses yeux d’une couleur trouble passaient de l’un à l’autre, exprimant la défiance. Dans son dos, les menottes raclaient le dos de la chaise avec un bruit de ferraille.

L’interprète s’adressa au suspect.
— Bonjour, je suis votre traducteur. Je traduirai fidèlement, j’ai prêté serment.
— On s’est déjà vu, dit le suspect. Je te connais.
— Je ne crois pas, dit l’interprète. Je vais te lire tes droits.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda le jeune flic sportif.
— Il prétend qu’on s’est déjà vu.
— C’est vrai ?
— Non.
Le jeune flic sportif sourit.
— Évidemment. Poursuivez. Posez-lui ma question.
L’interprète s’exécuta.
— Dans le petit sac ?… Je ne savais pas ce qu’il y avait dedans. Un mec m’a donné ça et dit de le refiler à un Géorgien. Moi, c’est pas mon genre.
Le jeune flic sportif approcha sa tête blonde vers lui, de l’autre côté du bureau.
— T’es complètement défoncé. Tes pupilles en tête d’épingle, tu crois qu’on n’a pas vu ? Tu veux qu’on demande une prise de sang ?… L’op’, on retrouve des traces pendant six mois.
L’interprète traduisit. Le suspect se contenta de secouer la tête.
— …Alors tu vas répondre. À qui est-ce que tu devais donner l’opium ? Son nom. Qu’est-ce que tu foutais au débarcadère ?
— J’étais passager du navire. J’embarquais aujourd’hui.
Le jeune flic sportif ricana en écoutant l’interprète.
— Tu pars en croisière, toi maintenant ? T’as même pas l’asile politique. T’es arrivé de chez les Kalmouks, il y a six mois…
L’interprète traduisit en version édulcorée. Le suspect répondit :
— On m’a proposé du boulot. Je me suis fait rouler.

Lorsque le policier planton revint dans le local avec la liste des passagers, il était flanqué d’un officier de bord et d’un autre passager très bien vêtu. Il était déjà 9 h 30, et l’interprète s’endormait sur sa chaise. Bref conciliabule avec le jeune flic sportif. Ils réveillèrent l’interprète. Changement de garniture, on interrogeait un nouveau suspect, l’homme très bien vêtu : de petite taille, plutôt dégarni, les tempes poivre et sel, des lunettes de vue. Il était Britannique.

— Vous faites aussi l’anglais ? demanda le jeune flic sportif à l’interprète. Je le parle, mais il me faut un interprète assermenté pour le procès-verbal.
L’interprète acquiesça.
— Vous êtes le directeur de la société d’ingénierie financière Oméga 8. Pourquoi votre firme a-t-elle payé la croisière du suspect pincé avec 50 grammes d’opium ?
— On tenait un séminaire sur ce navire. On ne peut pas monopoliser les stewards. Il nous fallait quelqu’un pour faire le service pendant les séances.
— Vous prenez de l’opium, pendant les séminaires ?
— Je ne suis pas responsable des errements de ce jeune homme.
— Comment l’avez-vous connu ?
— Il était grouillot à la Chambre de Commerce Internationale de cette ville quand j’y suis passé le mois dernier pour un audit.
— Il n’a même pas de permis de travail !…
— Je ne suis pas responsable de la politique d’embauche de la Chambre de Commerce.
— On va regarder tout ça. Je doute que vous puissiez repartir ce soir avec l’Imperial Luxury.

Nouvelle interruption. L’Anglais voulait engager la conversation avec l’interprète, mais celui-ci s’y refusait. Pour ne pas s’endormir, il sortit respirer l’air marin, sous la pluie. Quand le jeune flic sportif revint, il avait l’œil brillant. L’audition de l’Anglais reprit.
— Monsieur Kvardnadze, votre employé, est le seul Géorgien du bateau. C’est à lui qu’on devait donc remettre l’opium.
L’interprète n’intervenait quasiment plus. Le jeune flic sportif et l’Anglais parlaient en direct.
— Je ne suis pas au courant de cette affaire.
— C’est Monsieur Kvardnadze qui a engagé le jeune homme.
— Logique. Chez nous, c‘était le seul russophone.
— Il prenait de l’opium ?
— Comment voulez-vous que je le sache ?
— Pourquoi n’est-il plus à bord ?
— Il nous a quittés à Rotterdam. Il avait eu une offre d’emploi plus intéressante.
— Monsieur Kvardnadze était bien votre associé sur un projet de construction d’aéroport au Kazakhstan ?
— C’était mon employé.
— Pas sur ce projet-là. En tant que russophone, comme vous dites, il avait assuré les contacts.

Pour la première fois, le flegme de l’Anglais s’effrita. Ses yeux s’attardèrent sur le rebord du bureau métallique. L’incompréhension se lisait sur sa physionomie. Il ôta ses lunettes pour les essuyer.
— En partie, finit-il par articuler avec effort.
— Qui d’autre était sur le coup ?
— Ce n’était pas un coup, c’était une affaire.
— Répondez.
— Mes associés, présents sur le navire.
— Merci. On va s’en occuper.

Le jeune flic sportif avait de nouveau besoin de l’interprète, il était revenu du laboratoire d’analyse des portables. L’Audition du jeune Tchétchène recommençait. Comme toujours, celui-ci se mettait à regarder l’interprète avec des yeux suppliants, après avoir été hostiles. En deuxième phase d’audition, c‘était un classique.
— Ça fait combien de temps que tu trafiques ?
— Je ne savais pas ce qu’il y avait dans le sac. Je vous jure.
— Eh, on a eu ton casier. C’est long comme le bras.
— Les Russes nous détestent. Ils nous appellent les culs-noirs.
— Depuis quand est-ce que ton portable est vérolé comme ça ? Et est-ce que tu sais pourquoi ?
— Ça fait trois jours. Quand j’ai reçu la convocation à bord. J’ai rien compris. Depuis, il marche une fois sur quatre et j’ai paumé tous mes numéros.
— Qu’est-ce que c’était, cette convocation ?
— Un SMS, avec une annonce de boulot, à Rotterdam. Mais pas pour moi.
— Pour le Géorgien ?
— J’ai pas regardé pour qui. J’ai pas de MBA, moi, j’avais aucune chance.
— Vous comprenez, dit le jeune flic sportif à l’interprète pendant l’intermède entre le Tchétchène et l’Anglais, je n’ai que vous, c’est le mois d’août. Alors je vous retiens.
— Tant mieux, c’est une bonne journée de travail.

Quand l’Anglais revint, il buvait le café dégueulasse de la machine automatique. Il semblait beaucoup moins sûr de lui. L’interprète s’installa sur la troisième chaise. Sa présence était requise pour signer le procès-verbal, mais le jeune flic sportif l’encourageait à être muette. Dehors, par un changement typique des fins de saison en bord de mer, le crachin et le ciel bas s’étaient mués en chaleur torride bombardée par un soleil gris dans un ciel sans nuage, tout aussi gris.
— Vous savez, attaqua le jeune flic sportif, que l’annonce de Rotterdam qui a fait démissionner Monsieur Kvardnadze était bidon ?
— Comment le saurais-je ? Première nouvelle.
— Il a porté plainte contre X. Les Hollandais sont en train de vérifier l’adresse IP.
— Et alors ?… J’aimerais savoir qui débauche mes… employés, pour me priver de précieux collaborateurs. Je vais moi aussi porter plainte.
— Tout ça risque de traîner en longueur, je le crains. Tous les téléphones portables de votre firme sont vérolés, y compris bien sûr celui de Monsieur Kvardnadze. Depuis l’escale à Rotterdam. À se demander comment une entreprise comme la vôtre peut tenir un séminaire en étant coupée du monde. Retrouver l’origine de l’annonce frauduleuse va demander beaucoup de travail.
— J’attendrai le temps qu’il faudra. Je porterai plainte, insista l’Anglais.
— Dites-moi, quelle était la part, success fee, de Monsieur Kvardnadze, en cas de contrat avec les Kazhaks pour le projet d’aéroport ?
— Ce sont des informations confidentielles.
— Vos associés les possèdent, j’imagine ?
— Bien entendu.
— Dites-moi, vous n’avez fait pas d’enquête de moralité sur le jeune Tchétchène avant de l’embaucher même temporairement ? Ça ne se fait pas, chez vous ?
— Écoutez, il était là pour apporter les bouteilles d’eau en séance, et les petits fours lors du cocktail final.
— Et c’est pour ça que vous lui payez une croisière à 3000 €, en plus de ses gages ?…
L’Anglais réclama un avocat.

Le jeune Tchétchène, toujours menotté, prétendait ne rien savoir de rien.
— On peut donner une carte de séjour à ta mère, tu sais ?… Ça dépend surtout de toi… Qui t’a refilé l’opium ?…
— Je ne savais pas ce qu’il y avait dans le sac.
— Admettons. Qui t’a refilé le sac ?
Le jeune Tchétchène réclama un avocat.

Lorsque le jeune flic sportif le libéra, l’interprète posa quelques questions, pour sa culture générale. Le jeune flic sportif daigna lui répondre :
— L’Anglais s’est fait doubler. Il avait prévu de compromettre son associé géorgien avec l’opium, mais un de ses associés l’a pris de vitesse, avec la fausse annonce de chasseur de têtes. Quelqu’un d’autre parmi ses associés voulait sa part. Un contrat comme celui de l’aéroport au Kazakhstan se chiffre à des centaines de millions de dollars. La commission d‘une firme comme Oméga 8 est assez conséquente. Une fois que l’affaire est conclue, les intermédiaires comme le Géorgien n’ont plus aucune utilité. L’Anglais et un autre associé ont juste réfléchi à ça au même moment. On ne saura jamais qui, nous autres, parce qu’on va refiler l’affaire aux Britanniques. C’est leur juridiction. »

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