Anonym'us

Vingt-deuxième nouvelle du trophée : CHEZ EUX

6 mars 2018

Chez eux

 

    C’est leurs voix qui me font ouvrir les yeux, et à regret quitter ce rêve où je me promenais le long de la grève avec Maria, ma tendre amie d’enfance.
J’avais profité du calme de ce milieu d’après-midi pour m’assoupir quelques instants dans le jardin, à l’ombre des arbres de feu que Javier y a plantés trois étés auparavant. Au-dessus de moi, piaillent des conures dont j’aperçois parfois les petits corps vert et rouge frétiller entre les branches ; dans mon dos se fait entendre le bruit continu des machines à linge qui tournent dans la remise…
    La voix dominante est rauque, beaucoup plus que celle de Miguel, mon voisin. C’est sûrement ce qui m’a alertée. Tendant l’oreille, j’en perçois deux autres, plus en retrait, des voix d’hommes soumis au premier, les voix, je le sais d’instinct, de membres de la police politique.
Je me lève doucement en posant mon livre dans l’herbe, sachant pourtant que je ferais mieux de rester ici à faire semblant de dormir, ou alors de retourner me réfugier dans la fraîcheur de ma maison à attendre que ça passe.
    Mais c’est plus fort que moi, je m’avance vers la haie qui sépare les deux jardins et les aperçois à travers les branches près de la cabane à outils. L’un deux, sûrement le chef, se tient debout les jambes écartées, un gros paquet dans les mains. Un autre, accroupi, creuse la terre, pendant que le plus jeune semble monter la garde. Le chef tend alors le paquet au deuxième, qu’il enterre avec précaution à vingt centimètres à peine des gardénias de Mabel, avant de se relever et de se passer la main sur son front luisant.
    Même pour ces démons, la chaleur de ce mois de septembre est intenable. À croire que l’océan a reculé de plusieurs dizaines de kilomètres pour nous priver de son air vif.
    Une fois leur travail achevé, les trois hommes rebroussent chemin et empruntent l’allée qui contourne la maison. Le chef, rasant le mur en briques, se retourne alors brusquement dans ma direction. Je m’accroupis en vitesse, reste de longues secondes sans bouger, me concentrant sur leurs pas qui s’éloignent vers la rue, n’ayant même pas l’audace de me réjouir d’avoir peut-être échappé au pire, une fois le calme revenu.
  Il ne m’a pas vu. Il n’a pas eu le temps de me voir.
  Sinon il se serait déjà manifesté, d’une façon ou d’une autre.
Mabel et Miguel ne seront pas rentrés avant la fin de l’après-midi. Bien sûr, les policiers le savaient. Ils savent tout de nous, malgré ce que certains sots pensent encore. Leurs yeux sont plantés dans nos têtes et ne se ferment jamais. Seuls nos rêves peuvent encore leur échapper, du moins lorsqu’ils ne sont pas contaminés par leurs ombres perfides.
    Je me redresse, tente de mieux voir l’endroit où ils ont enterré le paquet. Je n’ai pas de doute quant à leur objectif en l’ayant caché à leur insu. Le piège qu’ils viennent de tendre à mes voisins est implacable.
    Je n’ai appris que très récemment que Miguel écrivait des articles sous pseudonyme dans une revue interdite par le régime, des articles très virulents contre le pouvoir, contre le général. Javier, quand je m’en suis rendu compte, m’a expliqué avoir voulu me préserver en me le cachant, afin de m’empêcher de savoir à quel point le danger était proche.
    Car dans ce qu’est devenu ce pays, tout finit par être percé à jour. Jouer avec le feu vous amène immanquablement à vous brûler. Vous, votre femme, vos enfants.
    Ces mêmes policiers reviendront quand Mabel, Miguel, et leurs deux filles seront là. Peut-être ce soir, peut-être demain matin au réveil, quand ils seront les plus vulnérables. Ils leur diront savoir de source sûre qu’ils cachent des documents compromettants, hostiles au régime. Ils fouilleront la maison, le jardin, trouveront ce qu’ils sont venus chercher.
Pourquoi au fond toute cette mise en scène, dans une société où ils ont tous les pouvoirs ? Par jeu ?
    Et ils les emmèneront dans un fourgon, sans leur laisser la liberté de se défendre, sans aucune autre forme de procès, les feront ensuite disparaître comme s’ils n’avaient jamais existé.
    Comme tant d’autres avant eux.
    Des avions qui survolent l’océan, des hommes et des femmes redevenus de simples corps qu’on jette à l’eau après leur avoir ouvert le ventre de haut en bas avec un couteau.
Et qui coulent dans les flots sauvages, comme le Chili que nous et nos mères avons connu.
 
    Je sors dans la rue et vérifie qu’ils sont bien partis. L’air est devenu plus sec, le ciel plus terne, les voix des voisines assises comme chaque jour sur le banc près du lavoir se muent en cris de harpies. `
    Je bois un verre de Tequila cul sec, moi qui ne tiens pourtant pas l’alcool. La première idée qui me vient en tête est d’appeler Javier à son travail, de tout lui dire.
    Mais je ne peux prévoir quelle sera sa réaction. Ce qu’il décidera de faire. Ce jeune fou qui a encore l’audace d’avoir des idéaux.
    Et si le chef de la police m’avait vraiment aperçue à travers la haie ?
   Si Mabel et Miguel s’enfuyaient, les policiers sauraient alors aussitôt que c’est moi qui les ai avertis, que j’ai trahi à mon tour ce pouvoir auquel je dois me soumettre. Jour après jour.
Me revient en mémoire le sort de Sofia Jimenez, une honnête mère de famille vivant à quelques rues d’ici et qui a eu le malheur de prévenir soncousin d’une rafle imminente. Elle a depuis lors disparu avec lui. Tout comme son mari, tout comme sa petite fille de six ans.
    Au fond de l’océan. Au fond d’une cellule. Enterrés comme des animaux.
    Imaginer ce qui risque de leur arriver me déchire le cœur. Mais plus encore que cela puisse nous arriver à nous.
    La nausée me gagne. Je vomis l’alcool que je viens d’ingérer dans la cuvette des toilettes.
Le téléphone sonne. Je décroche aussitôt, n’entends qu’une lointaine respiration de l’autre côté.
    Est-ce eux ? Veulent-ils jouer avec mes nerfs ?
    Mon interlocuteur raccroche, comme conscient de son effet. Je pourrais presque entendre son rire. Le combiné à la main, je reste un temps indéfinissable assise sur le fauteuil, vidée de toute substance.
    Par une des fenêtres qui donnent sur la rue, je remarque un homme vêtu d’un costume bon marché se tenir debout dix mètres plus loin, comme s’il attendait quelqu’un. Il pourrait tout aussi bien être un policier en civil ayant reçu l’ordre de nous surveiller. N’importe qui pourrait en être un.
    Je décide finalement de sortir pour me changer les idées, descend en hâte la rue qui mène à l’océan, vérifiant que l’homme ne me suis pas. Arrivée le long de l’avenue qui longe la plage, je tombe aussitôt sur trois militaires. Armés comme s’ils étaient prêts à abattre l’un d’entre nous.
   Un peu plus loin, le drapeau du régime flotte au-dessus d’un bâtiment administratif. Ce morceau de tissu avec lequel j’ai appris à vivre depuis tant d’années me devient, à la clarté de ce jour, insupportable. Ses couleurs criardes envahissent l’intérieur de ma tête comme un cauchemar.
    J’observe les passants. Nous paraissons tous si las. Nous n’avons pas besoin de nous parler pour savoir que nos préoccupations sont les mêmes. Cette unité ne peut que rester silencieuse, masquée. Nos peines, nos douleurs, nos espoirs avortés.
    Je respire à pleins poumons l’air marin, imaginant tous les pays qui se trouvent de l’autre côté, si loin de nous, tous ces pays libres. Même les poissons que je devine sous les flots écumeux ont une vie plus libre que la mienne.
    Quand je reviens chez moi, je ressens aussitôt la curieuse impression que quelque chose a changé. Comme si certains meubles avaient été déplacés.
    Ont-ils profité de mon absence pour tout fouiller ? Poser des micros pour nous espionner ?
Mes fils vont bientôt revenir de l’école avec ma mère. Depuis quelque temps, elle insiste pour aller les chercher, comme si c’était maintenant sa seule raison de sortir de chez elle.
   J’ai tant besoin de les voir, d’entendre leurs rires, de les prendre dans mes bras, eux qui vivent encore dans une bulle d’innocence, eux que je tente de protéger du mieux possible de l’horrible visage qu’arbore notre pays.
    Alors j’attends. Je ne peux plus rien faire d’autre qu’attendre.
    Il est seize heures. La cloche de l’école doit être en train de sonner. J’imagine Mabel debout face à la grille, un sachet de churros encore chauds à la main, guettant ses deux filles, Lucinda et Lila, qui sont légèrement plus jeune que mes deux garçons.
     Je n’aurais jamais voulu avoir de filles. La nature est parfois bien faite.
    Dans la cuisine, je fais chauffer du lait dans une casserole, sors des biscuits des placards ainsi qu’une boite de chocolat en poudre, que je dispose près d’une corbeille de fruits.
    Nos regards se sont croisés, j’en suis maintenant persuadée.
    Et si je parle, si je préviens Mabel et Javier, nous subirons tous le même sort.
    Je n’ai pas le choix.
    Les enfants entrent sans frapper. Ma mère leur demande de ne pas courir, ils me sautent dans les bras à peine remarquent-ils ma présence.
    Eux, il n’y a qu’eux qui comptent. Qu’ils aient un jour une chance de grandir hors de cette prison à ciel ouvert.
    Personne n’a le droit de me juger. Personne ne pourra me juger.
   Pendant qu’ils prennent leur goûter dans la cuisine, nous buvons un café avec ma mère dans le salon, en parlant de tout et de rien, comme à notre habitude.
   Les garçons montent ensuite faire leurs devoirs. Ma mère, regardant sa montre, décide de partir en prétextant avoir rendez-vous avec une amie en ville, alors que je sais qu’elle va, comme tous les soirs, simplement rentrer dans sa maison vide.
   Le soleil décline dans le ciel rosé. Je guette l’arrivée de Javier, encore incapable de savoir comment je vais réagir quand je vais me retrouver face à lui. Il me connaît si bien, il verra aussitôt que quelque chose ne va pas.
   À l’heure qu’il est, mes voisins doivent tous être réunis chez eux, inconscients de ce qui va bientôt se jouer entre leurs murs. La rue est quasiment déserte. On n’entend pas encore le bruit des bottes.
   À quelle heure viendront-ils les chercher ?
 
   Vite. Que j’arrête enfin d’angoisser.
 
   Un petit cri s’échappe de ma bouche. Je devrais me frapper le front contre le mur, jusqu’au sang, pour avoir eu une telle pensée.
   On sonne alors à la porte d’entrée. Pourtant Javier a sa clef. J’ouvre et me retrouve avec surprise face à Mabel. Rayonnante comme à son habitude, elle me demande si je vais bien, trouve mon teint pâle, me parle ensuite de l’anniversaire de son aînée, qui aura lieu le week-end prochain et auquel nous sommes, bien sûr, tous conviés. Elle me demande alors si je peux lui donner la recette de mon cake à l’ananas, qu’elle aimerait préparer pour l’occasion. Mes jambes tremblent, mon dos est déjà trempé de sueur. J’ai peur de m’effondrer. En perdant connaissance, en lui révélant tout. Ne se rendant pas compte de mon trouble, elle confie lui avoir acheté la poupée dont elle rêve, avoir tellement hâte de voir l’expression de son visage quand elle ouvrira le paquet. Je dois me forcer à la regarder dans les yeux, me forcer à sourire, à jouer ce rôle trop grand pour moi. Je pense fort auxvisages de mes fils, qui sont en train de jouer dans leur chambre, pour annihiler celui qui se trouve à cinquante centimètres du mien, d’un teint si délicat malgré les années qui passent, et qui bientôt, dans une obscurité quelconque, sous la torture, se déformera, flétrira jusqu’à disparaître.Deviendra alors laid à faire pleurer, à faire peur.
   Seuls quelques mots, même murmurés : Ils savent tout, ils vous ont piégés. Fuyez maintenant, ne perdez pas de temps. Ne revenez jamais dans cette ville, dans ce pays.
    Mais je ne dis rien, l’invite à entrer, vais chercher la recette dans mon classeur tout en lui promettant que nous serons tous présents à l’anniversaire de sa fille, qui, s’il fait beau, se déroulera dans leur jardin. Un jardin vide, déjà envahi par les oiseaux. La raccompagnant sur le perron, je remarque alors que Javier est assis sur les marches de leur maison en compagnie de Miguel, tous deux fumant une cigarette en riant. Me voyant, Javier me fait un signe de la main, comme si je n’étais qu’une connaissance croisée à un carrefour. Pourquoi n’est-il pas venu d’abord me voir en rentrant du travail ? Il passe de plus en plus de temps avec eux, comme s’il reculait à chaque fois le moment de rentrer chez nous, qu’il préférait leur présence à la mienne. Pourtant Miguel et lui n’étaient pas si proches il y a encore quelques mois. Maintenant c’est comme s’ils étaient frères. Et j’ai bien remarqué la façon dont il la regarde, elle qui semble s’habiller et se coiffer dans l’espoir de plaire à d’autres hommes que son mari.
Javier fait-il partie du même groupe que Miguel ? Même s’il m’a affirmé le contraire ? Nous met-il en danger nous aussi par son inconscience ?
    Je scrute la rue sans un mot. Ils peuvent être cachés n’importe où, à attendre le bon moment pour frapper.
     Je ne pourrais rien lui dire. Il ferait tout alors pour les sauver, je le sais, causerait ensuite notre perte.
    Je claque la porte. Mets de la musique douce sur la chaîne Hi-Fi que mon père nous a offerte pour notre mariage.
    Bientôt les choses changeront. Je dois rester patiente.
    Les minutes s’écoulent comme des heures. Je fais réchauffer un ragoût de mouton que j’ai préparé la veille. Javier s’est assis dans le salon et boit son verre de rhum en lisant le journal. Ce soir, je vais me coucher tôt et ne pas regarder la télévision avec lui, afin d’éviter les risques de craquer et de tout lui avouer. Je prétexterai une migraine. Il ne cherchera pas plus loin.
    Nous mangeons en silence. Miguel me propose d’inviter nos voisins à dîner vendredi soir. Je hoche la tête, me force à avaler chaque bouchée.
    Des crissements de pneus se font entendre dans la rue, puis des voix masculines. Je me fige, ma fourchette à la main. Javier, face à moi, tend l’oreille. Les garçons ne remarquent rien.
    Le bruit d’une porte qui claque brise à nouveau le silence. Je ne perçois aucun ordre, aucun hurlement provenir de la maison voisine.
    Mon esprit s’englue. Javier doit poser sa main sur la mienne, la serrer, pour que je revienne à moi et croise son regard inquiet.
    Je me lève d’un bond pour aller chercher le dessert.
    Je me rends alors compte que j’ai oublié d’aller chercher le linge dans la remise.
    Enfin allongée dans mon lit, j’entends Mabel et Miguel rire par la fenêtre ouverte de ma chambre. Ils doivent se tenir assis sur leur terrasse récemment rénovée, à parler de leur journée, de leurs projets, inconscients de ce qui a été enterré sous leur pelouse. Leur complicité me rend parfois nostalgique de celle que je partageais avec Javier quand nous étions jeunes mariés. Pourtant nous ne sommes pas si vieux qu’eux. Pourquoi alors nos deux cœurs se sont-ils usés plus vite ?
    L’idée de les prévenir ne m’effleure même plus l’esprit.
    Qui pourra me juger ? Qui saura que je me trouvais au mauvais endroit au mauvais moment ?
    À part lui, le chef de la police. Celui qu’on ne peut pas défier.
    Mais m’a-t-il vraiment vue ? Sait-il vraiment que je les ai vus ?
    Puis-je décemment courir le risque, dans un pays où la moindre incartade peut se payer au prix du sang ?
    Le plus dur est fait. Je dois tenir bon jusqu’au bout. Demain, à mon réveil, tout sera peut-être déjà fini. Une journée comme une autre commencera. Nous continuerons tous les quatre à vivre nos vies simples en suivant le droit chemin, celui qui ne nous force pas, en nous en éloignant, à aller nous empaler sur des lames d’acier.
    Mon chemin à moi sera plus solitaire, plus escarpé, mais c’est celui que j’aurai choisi de prendre.
    Au fond, je ne les connais pas tant que ça. Au fond je ne les aime pas tant que ça. Si nous n’avions pas été voisins, nous ne serions jamais devenus amis.
    Ils savaient ce qu’ils risquaient. Je ne suis responsable de rien, surtout pas de leur sort. Je ne peux pas permettre de laisser leur folie atteindre ce que j’ai de plus cher.
    N’importe qui aurait fait de même.
    J’entends Javier tousser dans le salon. Si seulement il pouvait arrêter de fumer. Une fine pluie mouille la vitre. Je suis déjà trop lasse pour aller fermer la fenêtre.
    Je m’endors sans m’en rendre compte. Quand je rouvre les yeux, je remarque le visage rieur du chef de la police juste au-dessus de moi. Avant que je puisse hurler, il plaque sa main sur ma bouche. J’entends Javier crier en bas, les enfants pleurer. Je me débats, tente de me dégager.
    Et alors dans ma tête s’entrechoquent ces mots que je suis incapable de prononcer : vous faites erreur ! Vous vous trompez de maison ! Nous sommes innocents ! Ce sont eux, eux, eux les coupables !
    Dans l’avion blindé qui file vers le large, nous sommes tous agenouillés, des canons de fusils collés à nos nuques, des bandeaux sur nos bouches nous empêchant de nous parler une dernière fois.
    Le chef de la police me demande de choisir, sort une lame étincelante de sa veste et, d’un geste sec, ouvre le ventre de mon plus jeune fils de haut en bas avant de le pousser dans le vide.
   Je me réveille en sursaut, tombe du lit. Frappe la moquette des poings. Javier ne m’a toujours pas rejointe. Je me rends à la fenêtre pour respirer un peu d’air frais. La lumière de la chambre de Mabel et Miguel est toujours allumée, je distingue parfois leurs silhouettes passer derrière les rideaux. L’espace d’un instant, j’ai l’impression qu’ils sont trois.
    Javier est encore endormi quand j’ouvre les yeux aux premières heures du matin. Je me lève et sors sur la terrasse. Je discerne alors à travers la haie Mabel, toujours en chemise de nuit, tenir une de ses filles dans ses bras et la bercer, comme si elle la réconfortait après un cauchemar.
    Et alors nos regards se croisent.
    Et là, tout me paraît clair, limpide. Pieds nus sur les dalles, je les rejoins sans bruit, me poste face à elles en tentant de ne pas fondre en larmes, et alors tous les mots que je pensais à jamais garder au fond de moi sortent de ma bouche avec une facilité déconcertante.
    Le visage de Mabel se décompose. Il lui faut un temps pour réaliser. Elle appelle son mari, qui surgit torse nu, une tasse de café à la main.
   Tout se passe ensuite à une vitesse folle. La peur au ventre, ils n’ont le temps de prendre avec eux que peu de choses, habillent leurs enfants à la hâte. Ils en oublient même de me dire au revoir, de me remercier.
   Et ils s’enfuient dans la rue encore endormie.
   Du moins c’est ce qui aurait pu se passer si j’avais faibli.
  Mais je ne suis plus du genre à faiblir. Quand mon regard croise celui de Mabel, je lui souris, lui fais un signe de la main, et rentre sans un mot de plus dans la maison. À la radio, j’écoute les dernières informations. Un cargo s’est échoué au large du Pérou. Une marée noire risque de déferler sur de nombreuses côtes.
   Trois voitures de police s’arrêtent sous mes fenêtres. Ils sont une dizaine à en sortir. Je reconnais aussitôt leur chef, qui monte les marches en pierre de la maison de Mabel et Miguel et frappe à leur porte. Je sais d’avance ce qui va suivre. Je ne veux pas en voir plus et vais m’installer dans le salon jusqu’à ce que les voitures démarrent enfin et remontent la rue.
    Je n’ai entendu ni cris, ni pleurs ; tout s’est passé dans un calme presque irréel.
    Personne n’a frappé à ma porte. Ils m’ont laissé tranquille. J’ai fait ce que je devais faire.
    Ils ont compris.
    Javier descend l’escalier peu de temps après et me rejoint. Une clameur à l’extérieur attire son attention et le fait sortir.
    Trois de nos voisines se tiennent face à la maison de Mabel et Miguel, dont la porte est restée grande ouverte. Javier les rejoint puis, après avoir échangé quelques mots, se précipite à l’intérieur.
    Il se dirige ensuite vers moi, les larmes aux yeux, m’explique ce que je sais déjà. Je dois alors jouer la surprise, l’indignation, la peine.
    M’efforcer de masquer le soulagement. Ce vif soulagement qui m’apaise le cœur. Hors de lui, Javier va s’enfermer dans son bureau. Je l’entends frapper du poing contre les murs.
    À travers la fenêtre du jardin, je discerne les quatre cadavres de mes voisins se balancer à des cordes. Il faut que je ferme fort les yeux pour qu’ils disparaissent.
    Le salon est vite gagné par la bonne odeur du café chaud. Déjà 7 h 30 du matin. Il est temps d’aller réveiller les enfants.
[ssba]

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