La Malle aux Livres noirs

Vesper-Vincent Crouzet

Vesper

Ils se sont regardés pendant 25 ans. 25 ans qu’elle est sa supérieure hiérarchique. 25 ans qu’il obéit à la flamboyante Vesper.

C’est au café Beaubourg que leur contrat va prendre fin. Elle l’attend. Il sait qu’elle va lui signifier sa fin de service définitive. Finex.

Elle est la seconde tête pensante de la DGSE. Bientôt la première. Lui un agent, Victor. Un parmi ceux qu’elle envoie à travers le monde pour l’Etat français. Et pour assurer les grandes entreprises qui raflent les richesses de ces pays, que leurs intérêts seront préservés.

25 ans que leurs yeux se cherchent, se croisent, se toisent… 25 ans qu’il la désire, mais elle ne sera jamais que Vesper, l’étoile du soir, lointaine et inaccessible.

Victor plonge dans ses souvenirs. Leur première rencontre. Ses premières missions… Elle s’agace mais ne part pas, le laissant se souvenir de ce qu’il a fait pour elle, oscillant entre mépris et curiosité. Qu’a-t-il à lui dire qu’elle ne sache déjà?

Ses missions africaines. Les guérillas qui montreront le pire de l’homme. La barbarie des uns, cette violence qui n’aura d’égale dans ces guerres que la cupidité avide des autres. Les corps meurtris, suppliciés s’entassant dans des charniers qu’il cherchera à oublier en rencontrant les corps éphèmères de femmes d’une nuit. Une débauche comme un antidote à la mort qu’il frôlera à maintes reprises. Des airs d’opéra ou des notes de Bach au piano pour contrer les hurlements qu’il entend encore. Des amitiés sincères, d’autres moins, qu’il rencontrera au fil de ses interventions. Des torrents de diamants ruisselant vers un Occident qui joue sur ces terres africaines, comme un enfant convoitant ce qu’il n’a pas, ignorant l’inhumanité de ce commerce frauduleux. Les statuettes volées et revendues sur les marchés de l’art, biens spoilés sans aucun scrupule.

Comme cette Nkisi, à genoux, statue de bois et de fer, puissance sous-estimée par des hommes ayant vendu leur âme au diable matérialiste de l’Occident. Dans la tradition de ces peuples, chaque pièce de métal insérée dans le bois de ces petites sculptures, est une signature d’un pacte: au moment où le métal rentre dans le bois, l’esprit habitant la statue se réveille pour être témoin de ce pacte. Quand est-il alors de ces sublimes forêts parsemées du métal des balles, des grenades et autres armes? Les esprits des ancêtres se réveillent ils pour se venger de la bêtise des hommes en leur envoyant malheur et turpitudes? Quand Victor dit « Mais Dieu était soûl d’atrocités », est-ce un constat ou une sorte de prophétie qui ne cesse de s’abattre sur ces peuples à genoux eux aussi? Miroir de notre cruauté.

Un miroir qui agace Vesper à qui Victor raconte tout. Même l’indicible: ses sentiments et ses émotions. Ses actes insensés à travers le monde pour la satisfaire. Un face à face qui prend une intensité saisissante au fil des chapitres. Qu’ont-ils encore à se dire avant la sentence finale? Avant que cette relation prenne fin. Et cette phrase, glaçante:

« Nous nous sommes fait la guerre parce que c’était le plus grand, le plus exceptionnel des jeux, sur le plus formidable théâtre des opérations. »

Dans ce roman d’une richesse incroyable, Vincent Crouzet nous rend spectateurs d’une intimité finissante en distillant au fil des pages cette curiosité. Pourquoi en sont-ils là? Et maintenant? Après? Comment peut-on être serein quand on a vécu et participé à ces pages de l’Histoire africaine? Peut-on encore croire, quand la chair brûlée d’un enfant à l’agonie s’est collée à la nôtre, que nos actes sont bien fondés? Quand on a respiré la mort au quotidien? Quand on savait les conséquences des actes commis? Quand on pense avoir aimé sans retour? Je l’ignore. Mon incrédulité et ma naïveté ne sauraient y répondre…

Vincent… Peut-être que la réponse réside effectivement dans le sourire de ce môme katangais écoutant Bach, et dans ces femmes, ces Eva, qui avancent la tête haute. Merci.

Un roman à lire. Absolument.

Lila sur sa Terrasse

Je suis moi.

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